texte (n°5) de D.Hume : « tous les arguments tirés de l’expérience se fondent sur la ressemblance que nous découvrons entre les objets naturels »

« En réalité, tous les arguments tirés de l’expérience se fondent sur la ressemblance que nous découvrons entre les objets naturels et qui nous engage à attendre des effets semblables à ceux qui, à ce que nous avons trouvé, suivent de tels objets. Bien que personne, sinon un sot ou un fou, ne prétende jamais discuter l’autorité de l’expérience ou rejeter ce grand guide de la vie humaine, on peut cependant accorder à un philosophe assez de curiosité, du moins, pour examiner le principe de la nature humaine qui donne à l’expérience cette puissante autorité et nous fait tirer avantage de cette ressemblance que la nature a établie entre des objets différents. De causes qui paraissent semblables, nous attendons des effets semblables. Telle est la somme de toutes nos conclusions expérimentales. Or, il semble évident que si cette conclusion était formée par la raison, elle serait aussi parfaite dès l’abord et pour un seul cas qu’après le plus long cours d’expérience. Mais le cas est bien différent. Rien de si semblable que des oeufs; cependant personne n’attend, en raison de cette apparente ressemblance, le même goût et la même saveur pour chacun d’eux. C’est seulement après un long cours d’expériences uniformes d’un genre donné que nous atteignons une ferme confiance et de la sécurité à l’égard d’un événement particulier. Or, où est ce processus de raisonnement qui, d’un seul cas, tire une conclusion aussi différente de celle qu’il conclut de cent cas, qui ne sont en rien différents de ce cas isolé ? Cette question, je la propose autant par désir d’information que par intention de soulever des difficultés. Je ne peux pas trouver, je ne peux pas imaginer un tel raisonnement. »

D.Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section IV, 2nde partie.

Introduction : texte important mais difficile de l’Enquête car il met à jour une difficulté liée à notre entendement et à son rapport à l’expérience. Nous allons voir en quoi elle consiste cad le problème qu’elle pose et donner une idée de la réponse qu’elle prépare dans le section suivante (section V).

– le thème du texte : le rôle de la ressemblance dans nos raisonnements sur l’expérience.

– le problème du texte et son plan : dans un premier temps, le texte établit un principe explicatif général de tous nos arguments (raisonnements) empiriques, selon lequel ils seraient tous fondés sur la ressemblance. Dans un second temps, Hume soulève une difficulté, qui est que ce principe de la ressemblance non seulement n’est pas rationnel mais s’applique de façon différenciée.

– la thèse de Hume : l’entendement, lorsqu’ils relient les faits selon un lien de causalité, procède à la fois en suivent un principe de ressemblance mais aussi en fonction de l’expérience passée, de son uniformité, de la confiance qu’elle a ou non générée.

La 1ère partie : le principe de ressemblance appliqué à la relation de causalité.

Ce principe est énoncé dans le texte : « De causes qui paraissent semblables, nous attendons des effets semblables ». D’où vient que nous suivons un tel principe ?

– le point de départ est le constat que nos inférences (raisonnements) sur le présent sont basées sur le constat d’une ressemblance entre les faits présents et les faits passés.

Cette ressemblance est d’abord une ressemblance entre les faits eux-mêmes : la flamme d’aujourd’hui ressemble à celle d’hier. Mais c’est aussi une ressemblance des liens que nous supposons entre les faits : la flamme passée m’a brûlé hier, aussi la flamme présente va me brûler aujourd’hui.

– par la suite, Hume réaffirme l’autorité de l’expérience, dont seuls les sots et les fous remettent en cause l’autorité. Mais en réalité il fait cela pour poser un problème

– Ce problème  est : d’où vient que notre entendement donne à l’expérience une si grande autorité ? D’où vient que pour connaître les faits présents nous nous référions avec autorité à l’expérience que nous avons des faits passés ?

Ou nous arrivons au principe énoncé au départ : d’où vient que de « causes qui paraissent semblables nous attendons des effets semblables » ? Cela peut paraître aller de soi. Hume va montrer le contraire.

2nde partie : la ressemblance à elle seule ne peut fonder les raisonnements empiriques.

– commençons déjà par affirmer une chose : le principe « de causes qui paraissent semblables, nous attendons des effets semblables » n’est pas purement rationnel; et ce qui le prouve, c’est qu’un seul cas ne suffit pas. Si l’effet B était lié de façon purement rationnelle au fait A, alors nous pourrions dire que A est cause de B dès le premier cas, dès la première fois que voyons A.

C’est ce qui se passe par ex. pour les relations d’idées en mathématiques : l’idée d’un triangle rectangle entraîne logiquement qu’il vérifie le théorème de Pythagore, cela sitôt la démonstration finie. Mais nous avons vu que les relations d’idées et les faits étaient des objets bien différents, et donnaient lieu à des certitudes bien différentes (cf texte 3)

– mais il y a une seconde difficulté : la ressemblance entre les faits ne suffit pas non plus. C’est l’exemple des oeufs. Les oeufs se ressemblent tous, mais nous ne croyons pas pour autant qu’ils ont le même goût. Autrement dit, à des causes ou objets semblables, nous n’attribuons pas toujours des effets semblables, ici par ex. un goût semblable. D’où vient alors que parfois nous suivons ce principe et parfois non ?

– le texte ne donne pas une réponse, mais il l’esquisse. « C’est seulement après un long cours d’expériences uniformes d’un genre donné que nous atteignons une ferme confiance et de la sécurité à l’égard d’un évènement particulier ».

Le principe « causes semblables, effets semblables » est donc fondé à la fois sur la relation de ressemblance, mais aussi sur la  répétition importante d’expériences semblables entre elles. Seules ces expériences, à la fois nombreuses et semblables, sont à même de créer une certaine confiance dans notre croyance en un lien causal.

C’est dans la section suivante, la section V, que Hume donnera à son lecteur la solution claire de ce problème. Notre croyance en un lien causal entre les faits est fondée non seulement sur la ressemblance entre les faits mais aussi et surtout sur l’accoutumance, soit l’habitude répétée, acquise, d’une certaine conjonction de faits (cf. ici les premières pages de la section V).

Conclusion : ce texte clôt la section IV qui a instillé en nous un certain doute sceptique relatif aux opérations de l’entendement. Ici Hume nous amène à douter, cad à réfléchir sur cette opération de l’entendement qui consiste à penser un lien de causalité entre des faits. L’entendement ici suit à la fois un principe de ressemblance mais aussi une certaine habitude de pensée, issue d’une répétition d’expériences semblables.

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