Texte d’Epictète : De l’absence de trouble, Entretiens.

« Si tu t’apprêtes à comparaître en justice, prends garde à ce que tu veux sauvegarder et au résultat que tu veux obtenir. Si c’est ta faculté de choix que tu veux sauvegarder en la gardant conforme à la nature, tu es pleinement en sécurité, tu as toute facilité, tu n’as pas à te fracasser. Car si tu veux sauvegarder ce qui dépend absolument de toi et qui est libre par nature, si en outre tu te contentes de cela, de quoi as-tu encore à te soucier ? Qui est le maître de ces choses-là, qui peut te les enlever ? Si tu veux être réservé et loyal, qui te l’interdira ? Si tu veux n’être ni empêché, ni contraint, qui te contraindra à désirer ce que tu ne trouves pas désirable, à éviter ce qui ne te paraît pas devoir être évité ? Et alors ? Le tribunal prendra peut-être contre toi des mesures qui auront l’air effrayantes; mais comment peut-il faire que tu les subisses avec aversion ? Quand le désir et l’aversion dépendent de toi, de quoi as-tu encore à te soucier ? Voilà ton exorde, voilà ta narration, voilà ta preuve, voilà ta victoire, voilà ta péroraison, voilà ce qui établit ta réputation(1).

C’est pourquoi Socrate a fait la réponse suivante à celui qui l’avertissait de se préparer à son procès : « Ne crois-tu pas que je m’y prépare par ma vie entière ? -De quelle préparation parles-tu ? – J’ai , dit-il, sauvegardé ce qui dépend de moi. – Comment cela ? – Jamais je n’ai commis d’injustice, ni en privé, ni en public »(2). Cependant, si tu veux sauvegarder aussi les choses extérieures, ton pauvre corps, ta petite fortune, ta petite réputation, alors je te dis : à l’instant même, fais tout ton possible pour te préparer ; étudie en outre le caractère du juge, ainsi que ton adversaire. S’il faut embrasser leurs genoux, embrasse-les ; s’il faut pleurer, pleure, s’il faut se lamenter, lamente-toi. Du moment que tu subordonnes ce qui est proprement tiens aux choses extérieures, sois esclave à la fin, et ne te laisse pas tirer en tous sens, tantôt consentant à être esclave et tantôt t’y refusant ; mais, une bonne fois et de toute ton âme, sois ceci ou cela : libre ou esclave, instruits ou sans instruction, coq de race ou coq de basse extraction ; supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite, mais évident, je t’en prie, de prendre d’abord une volée de coup pour céder ensuite ! Mais s’il est honteux d’agir ainsi, prends tout de suite ta décision sur le point suivant : « Où se situe la nature des maux et des biens ? Là se trouve aussi la vérité »(3).

Epictère, Entretiens, Livre II, 2., trad. R.Muller, éd. Vin.

Notes : 1. Exorde, narration, preuve, et péroraison sont des termes techniques empruntés à la rhétorique, et désignent les différentes parties d’une plaidoirie. 2. D’après Xenophon, Apologie de Socrate, 2sq. 3. La suite de la phrase offre manifestement un texte corrompu, qui semble issu du chapitre précédent et n’a aucun sens ici. Dans la reconstitution hypothétique de Schweighaüser, on a : « Et où est la vérité ? Là où est la nature : là se trouvent aussi la circonspection et la sagesse ».

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