Texte de Spinoza : la volonté de Dieu est l’asile de l’ignorance.

cairn-468185_1280« N’oublions pas de faire remarquer ici que les sectateurs (1) de cette doctrine, qui ont voulu faire briller leur esprit dans l’explication des causes finales des choses, ont inventé, pour établir leur système, un nouveau genre d’argumentation, lequel consiste à réduire son contradicteur, non pas à l’absurde, mais à l’ignorance ; et cela fait bien voir qu’il ne leur restait plus aucun moyen de se défendre. Par exemple, supposez qu’une pierre tombe du toit d’une maison sur la tête d’un homme et lui donne la mort, ils diront que cette pierre est tombée tout exprès pour tuer cet homme. Comment, en effet, si Dieu ne l’avait fait tomber à cette fin, tant de circonstances y auraient-elles concouru (et il est vrai de dire que ces circonstances sont souvent en très grand nombre) ? Vous répondrez peut-être que l’événement en question tient à ces deux causes ; que le vent a soufflé et qu’un homme a passé par là. Mais ils vous presseront aussitôt de questions : Pourquoi le vent a-t-il soufflé à ce moment ? pourquoi un homme a-t-il passé par là, précisément à ce même moment ? Répondrez-vous encore que le vent a soufflé parce que, la veille, la mer avait commencé de s’agiter, quoique le temps fût encore calme, et que l’homme a passé par là parce qu’il se rendait à l’invitation d’un ami, ils vous presseront encore d’autres questions : Mais pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi cet homme a-t-il été invité à cette même époque ? Et ainsi ils ne cesseront de vous demander la cause de la cause, jusqu’à ce que vous recouriez à la volonté de Dieu, c’est-à-dire à l’asile de l’ignorance.[]

De même aussi, quand nos adversaires considèrent l’économie du corps humain, il tombent dans un étonnement stupide, et comme ils ignorent les causes d’un art si merveilleux, ils concluent que ce ne sont point des lois mécaniques, mais une industrie divine et surnaturelle qui a formé cet ouvrage et en a disposé les parties de façon qu’elles ne se nuisent point réciproquement. []

C’est pourquoi quiconque cherche les véritables causes des miracles, et s’efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu. Ils savent bien, en effet, que l’ignorance une fois disparue ferait disparaître l’étonnement, c’est-à-dire l’unique base de tous leurs arguments, l’unique appui de leur autorité. »

Spinoza, Appendice au Livre I de l’Ethique, trad. E.Saisset.

 Notes : 1- un sectateur est l’adepte d’une doctrine religieuse ou philosophique (un membre du groupe ou secte qui défend cette doctrine).

 Lecture : ce texte, très célèbre, est une critique de l’explication par les causes finales ou finalisme.

Spinoza établit que l’explication finaliste repose en réalité sur l’ignorance dans laquelle nous sommes de la totalité des causes qui ont provoqué un phénomène.

Cette ignorance est compréhensible, parce qu’il existe un très grand nombre de causes pour un seul phénomène et que chacune d’elles est liée à d’autres causes et forme avec elles ce que l’on pourrait appeler une série causale, soit une suite de causes qui s’entraînent les unes les autres. Celui qui veut rendre compte de la totalité de la série causale d’un phénomène s’engage dans une régression à l’infini, ce qui est impossible de fait puisqu’un homme ne saurait avoir une pareille connaissance. Cela n’empêche : ces séries causales existent bien, mais elles sont trop nombreuses pour être nommées. C’est la raison pour laquelle d’ordinaire nous nous contentons de mentionner les seules causes directes d’un phénomène et pour les autres avouons notre ignorance.

Cf.: schéma de la régression causale

L’explication finaliste la plus grossière exploite cette ignorance et la considère à tort comme une impuissance théorique (et non simplement une impossibilité de fait) à expliquer un phénomène. Elle lui substitue une explication finaliste, la finalité étant ici la volonté de Dieu. D’où l’affirmation célèbre : « ils ne cesseront de vous demander la cause de la cause, jusqu’à ce que vous recouriez à la volonté de Dieu, c’est-à-dire à l’asile de l’ignorance. » En réalité, l’ignorance ne justifie rien. On ne peut rien fonder sur elle. Elle ne peut pas servir de preuve à une interprétation finaliste des phénomènes.

Relation avec le cours sur l’interprétation : Spinoza établit ici la fausseté et la grossièreté de l’interprétation finaliste des phénomènes naturels. Ici, l’interprétation est seulement l’expression d’une crainte superstitieuse et en tant que telle, elle est seulement subjective (une « mauvaise » subjectivité).

Relation avec le cours sur le vivant : Spinoza critique une conception finaliste du vivant qu’il juge grossière. Ce n’est pas parce que nous ignorons les causes à l’origine de la complexité du vivant qu’il faut en faire une création divine. Il défend une conception mécaniste du vivant.

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