texte de Schopenhauer : le bien-être est pure négation.

  « Nous sentons la douleur, mais non l’absence de douleur ; le souci, mais non l’absence de souci ; la crainte, mais non la sécurité. Nous ressentons le désir, comme nous ressentons la faim et la soif ; mais le désir est-il rempli, aussitôt il en advient de lui comme de ces morceaux goûtés par nous et qui cessent d’exister pour notre sensibilité, dès le moment où nous les avalons. Nous remarquons douloureusement l’absence des jouissances et des joies, et nous les regrettons aussitôt ; au contraire, la disparition de la douleur, quand même elle ne nous quitte qu’après longtemps, n’est pas immédiatement sentie, mais tout au plus y pense-t-on parce qu’on veut y penser, par le moyen de la réflexion. Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par là se dénoncer d’elles-mêmes. Le bien-être, au contraire, n’est que pure négation.
Aussi n’apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs. Que notre vie était heureuse, c’est ce dont nous ne nous apercevons qu’au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l’aptitude à les goûter le plaisir devenu habitude n’est plus éprouvé comme tel. Mais par là même grandit la faculté de ressentir la souffrance ; car la disparition d’un plaisir habituel cause une impression douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité de ressentir la douleur. »

  Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation (1818)

Une étude rapide de ce texte :

a) en guise d’introduction :

  •  son thème : le bonheur. Bien sûr, le texte parle beaucoup du plaisir et de la souffrance, de la sensibilité, du désir, mais c’est pour mieux aborder la question plus essentielle du bonheur et de la possibilité d’être heureux (cf.l.3.4 du §2).
  • le problème qu’il examine : celui justement de la possibilité d’être heureux. Les hommes d’ordinaire recherchent le bonheur qu’ils définissent par la satisfaction de leurs désirs. Mais suffit-il de satisfaire ces désirs pour être heureux ? Le bonheur lui-même est-il possible ? N’est-il pas une fin illusoire ? La recherche du bonheur est-elle vaine ?
  • la thèse : la recherche du bonheur est vaine. Le plaisir, le bien-être ne sont rien. Seule la douleur a une existence sensible. Aussi les hommes ne sont-ils jamais heureux.
  • le plan : 2 paragraphes qui forment ici 2 moments distincts et équilibrés.1) Le premier vise à établir que seules la douleur et le manque existent. Le plaisir et la satisfaction qui définissent le bien-être n’ont pas d’existence en eux-mêmes.2) le second part du constat précédent et défend la thèse que nous ne pouvons pas être heureux.

b) 1er moment : le caractère positif de la souffrance.

  • le texte commence par une série de parallèles entre le vécu de la souffrance et celui du plaisir.
    Ce que révèlent ces comparaisons : la souffrance seule est ressentie. Le plaisir lui est absence de sensation (selon Schopenhauer, il n’y aurait pas, à proprement parler, de sensation de plaisir).
    Examinons l’argumentation de plus près : elle s’articule en 3 temps, 3 constats que Schopenhauer nous demande de faire.
    . Le 1er : la souffrance est sensible, par ex. la douleur, le souci, et la crainte. Leur absence n’est pas sensible. Elle ne consiste pas en une sensation particulière. Elle est simplement l’absence de sensation de souffrance. Ex : ne pas avoir de souci, c’est ne rien ressentir qui cause du souci
    . Le 2ième : seul le moment douloureux du désir, la privation, est sensible. Son moment plaisant, la satisfaction, ne l’est pas. En effet le désir est un manque, à la façon du besoin (la faim, la soif) et en ce sens une douleur, celle d’être privé de l’objet du désir. Combler ce manque mettrait fin à la douleur et rien de plus selon Schopenhauer.
    . Le 3ième : l’absence du plaisir (privation) est douloureuse et vécue comme telle de façon sensible. A l’inverse, l’absence de douleur n’est pas plaisante ou de façon très artificielle, par le biais d’une prise de conscience particulière.Il existe donc une véritable asymétrie, en termes de sensibilité, entre la souffrance et la privation d’un côté et le plaisir et la satisfaction de l’autre. Tel est le constat que fait Schopenhauer. D’où sa conclusion : la souffrance et la privation seules existent de façon positive. Le plaisir et la satisfaction qui définissent le bien-être sont de pures négations. Expliquons ce point.
  • Attention ici aux termes positif/négatif. Ils n’ont pas les sens courant de bon/mauvais, utile/inutile, à rechercher/à éviter.
    Positif a ici un sens donné par le texte : qui produit « une impression positive », qui est défini par une sensation à proprement parler. Au contraire, négatif signifie : qui n’est pas défini par une sensation.
    Un ex. simple : une personne qui a peur éprouve, vit de façon sensible un sentiment pénible. Une personne qui n’a pas peur n’éprouve rien. Son bien-être ici consiste simplement à ne pas éprouver la peur, soit un certain état que nous pourrions qualifier d’indifférence sensible. Il est en de même du repos qui est la fin de la fatigue, de la tranquillité qui est la fin du souci, etc.
    Telle est donc l’explication des asymétries précédentes : la souffrance seule existe de façon sensible. Le plaisir lui n’est que l’absence de souffrance. Tout le plaisir de la vie humaine consisterait donc à mettre fin à des états successifs de souffrance, soit à retrouver au final un certain état d’indifférence sensible.
    Il est ici nécessaire de souligner la différence entre cette conception du plaisir et celle du sens courant.
  • au sens courant, le plaisir est pensé et vécu comme un état positif, une sensation propre. Le plaisir de manger par ex. est pensé comme un ensemble de sensations gustatives du corps, celui du repos comme un ensemble de sensations de détente, d’inactivité, etc.
    Le tort de cette conception selon Schopenhauer est de ne pas voir que ce que l’on appelle plaisir ici n’est en fait que la fin d’une douleur : la satisfaction éprouvée à manger suppose d’abord la douleur de la faim. La satisfaction du repos suppose la douleur de la fatigue, etc. En lui-même, le plaisir n’est rien, sinon un état d’indifférence sensible.
    Faute de comprendre l’origine du plaisir dans la souffrance, les hommes recherchent donc le plaisir en lui-même, comme s’il était doté d’une existence propre, ce qui n’est pas. D’où comme nous allons le voir, leur tendance à augmenter leur souffrance.

c) 2nd moment : il n’est pas possible d’être heureux.

  • le second § pose à proprement parler le problème du texte : celui de la possibilité d’être heureux.Si le plaisir n’est que l’absence de douleur, si donc il ne consiste en aucune sensation à proprement parler mais en une absence de sensations, alors il est logique que les biens de la vie ne soient pas perçus en tant que tels, puisqu’ils ne consistent en rien de sensible.
    La santé par ex. n’est pas définie par des sensations propres. L’homme en bonne santé ne sent rien, à l’inverse du malade qui éprouve la douleur et la perte de la bonne santé. De la même façon, une personne jeune ou libre n’éprouve aucun plaisir particulier du fait de sa jeunesse ou de sa liberté, mais elle éprouvera de la douleur à perdre l’une ou l’autre.
    Les principaux biens de la vie, en tout cas ceux que d’ordinaire les hommes considèrent comme des biens sont donc, comme le bien-être, des états qui nous laissent indifférents quand nous les possédons, et que nous désirons avec douleur une fois perdus.Comment donc alors être heureux ? Si on définit le bonheur comme la satisfaction de ses désirs, soit leur réalisation, alors il conduit à un état d’indifférence, puisque que la satisfaction, la possession d’un bien ne sont rien de positif, ils n’existent pas en eux-mêmes. A l’inverse, leur non réalisation est synonyme de douleur. Or, il est difficile de réaliser tous ses désirs. La recherche du bonheur doit donc inévitablement conduire à quelques douleurs.
  • la recherche du bonheur rend malheureux. C’est le second point de ce second §. Souffrance et plaisir sont dans un rapport asymétrique à l’habitude. L’habitude du plaisir, sa répétition diminue le plaisir, car il consiste en la fin d’une douleur. Or, quand le plaisir est habituel, la douleur est moindre, et par suite le plaisir lui-même, d’où un effet de lassitude.
    Manger tous les jours de bons plats par ex. entraîne que l’on ne « souffre » plus -ne supporte plus- les saveurs banales des plats ordinaires. Or, si les bons plats deviennent ordinaires, leurs saveurs deviennent banales et ne causent plus de plaisir. C’est alors un état d’indifférence sensible, sauf à manger des plats meilleurs encore, et repousser à plus tard le phénomène de lassitude.
    A l’inverse, l’habitude du plaisir crée un état d’indifférence sensible qui, s’il ne rend pas heureux positivement, rend plus sensible à l’arrivée d’une nouvelle douleur.
    Le plaisir est une fond une différence entre deux états : un état de douleur et un autre  état normal  de tranquillité, d’indifférence sensible. Plus une douleur est importante, plus la différence avec l’état normal est grande, donc plus grand sera le plaisir de le retrouver. A l’inverse, en l’absence de douleur, il n’y a pas de plaisir, seulement l’indifférence sensible.Il  n’est donc pas possible d’être heureux, du moins pas au sens où on l’entend d’ordinaire, celui de la satisfaction de ses désirs. Pire, la recherche du bonheur rend malheureux. Nous faut-il renoncer complètement au bonheur ?

Discussion avec le texte.

Rappel : il n’est pas conseillé d’ajouter une partie discussion à l’explication de texte du bac. Le travail pourrait donc , devrait donc s’arrêter là. Nous avons rajouté ces éléments de discussion par pur intérêt philosophique.

Nous proposons ici 2 pistes qui suivent 2 thèses importantes du texte :

  • « le bien-être n’est que pure négation ». Cela revient à définir le bien-être comme la fin d’une souffrance qui seule existe de façon sensible. Le bien-être serait donc un certain état d’indifférence sensible. Et pourquoi en effet ne pas accepter qu’aller bien consiste à cesser d’aller mal ?
    C’est une thèse défendue par  Epicure : le bonheur ne consiste pas en une accumulation de plaisirs, mais dans un état de tranquillité du corps et de l’âme (aponie et ataraxie). La poursuite effrénée des plaisirs trouble cette tranquillité. Aussi, un homme heureux doit-il avoir peu de désirs, pour l’essentiel des désirs naturels et nécessaires i.e des besoins. La satisfaction des besoins de l’homme, besoins de son corps et de son âme, suffit à être heureux. Il est donc très simple d’être heureux et c’est là ce que chacun d’entre nous doit chercher à tout âge ?
    Mais pourquoi alors les hommes se plaignent-ils souvent d’être malheureux ? N’est-ce pas une affaire de compréhension du bonheur ?
  • « pour en comprendre la valeur <celle des biens> il faut que nous les ayons perdus. » C’est une autre thèse importante du texte. Elle affirme que notre compréhension arrive trop tard. Mais ce retard est-il une fatalité ? Sommes-nous condamnés à ne jamais jouir des biens que nous possédons ?
    Les hommes veulent être heureux, mais le plus souvent ils pensent le bonheur comme un but difficile à atteindre, qui demandent des moyens importants, de grosses sommes d’argent par ex. Ils sont donc prêts à sacrifier leur vie présente à acquérir les moyens pour être heureux dans le futur. Mais une fois le temps passé, ils prennent conscience comme le dit Schopenhauer de la valeur des biens qu’ils ont perdus : la santé, la jeunesse, la liberté. Il est trop tard.
    On trouve chez Epicure une solution à ce problème : c’est le fameux carpe diem des épicuriens. « Cueille le jour » ou si l’on veut « profite du jour présent ». Une telle attitude suppose une prise de conscience et une conversion : prise de conscience que le bonheur consiste en des choses très simples, la satisfaction des besoins, l’absence de souffrance, et que ces choses nous les possédons présentement; conversion à ce bonheur de la vie présente, acceptation du plaisir d’être sans trouble, attention soutenue pour un pareil état.
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