texte de Platon : l’art de l’imitation est éloigné du vrai.

Les couleurs sont là pour faciliter la lecture (cf. plus bas).

« – [C’est Socrate qui parle.] Mais réponds à la question suivante concernant le peintre : à ton avis, ce qu’il entreprend d’imiter, est-ce cet être unique qui existe pour chaque chose par nature, ou s’agit-il des ouvrages des artisans ?

– Ce sont les ouvrages des artisans, dit [Glaucon].

– Tels qu’ils existent ou tels qu’ils apparaissent ? cette distinction doit aussi être faite.

– Que veux-tu dire ? demanda-t-il.

– Ceci : un lit, si tu le regardes sous un certain angle, ou si tu le regardes de face, ou de quelque autre façon, est-il différent en quoi que ce soit de ce qu’il est lui-même, ou bien paraît-il différent tout en ne l’étant aucunement ? n’est-ce pas le cas pour tout autre objet ?

– C’est ce que tu viens de dire, dit-il, il semble différent, mais il ne l’est en rien.

– À présent, considère le point suivant. Dans quel but l’art de la peinture a-t-il été créé pour chaque objet ? Est-ce en vue de représenter imitativement, pour chaque être, ce qu’il est, ou pour chaque apparence, de représenter comment elle apparaît ? la peinture est-elle une imitation de l’apparence ou de la vérité ?

– De l’apparence, dit-il.

– L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses: pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi, par exemple, que nous dirons que le peintre peut nous peindre un cordonnier, un menuisier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre, il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes leurs facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que ce dessin leur semblera le menuisier réel.

– Oui, assurément.

– Mais voici, mon ami, je présume, ce qu’il faut penser dans ces cas-là. Quand quelqu’un vient nous annoncer qu’il est tombé sur une personne qui possède la connaissance de toutes les techniques artisanales et qui est au courant de tous les détails concernant chacune, un homme qui possède une connaissance telle qu’il ne connaît rien avec moins de précision que n’importe quel expert, il faut lui rétorquer qu’il est naïf et qu’apparemment il est tombé sur un enchanteur ou sur quelque imitateur qui l’a dupé, au point de se faire passer pour un expert universel, en raison de son inaptitude propre à distinguer ce en quoi consistent la science, l’ignorance et l’imitation.

– C’est tout à fait vrai, dit-il. » 

PlatonLa République (IVe siècle av. J.-C.), Livre X, 598a-d, trad. G. Leroux,
Éd. Flammarion, coll « GF », 2002, pp. 485-487.

Note : Un simulacre est ce qui n’a que l’apparence de ce qu’il prétend être.

1) Lecture du texte

Il s’agit d’un dialogue entre Socrate et Glaucon.

– dans un 1er temps (en bleu), la question porte sur le modèle original qu’imite le peintre : est-ce « cet être unique qui existe pour chaque chose par nature » ou l’ouvrage d’un artisan ? On devine que cet être unique est l’idée de la chose, l’idée en soi du lit par ex. Et c’est cette idée dont s’inspire le menuisier pour fabriquer tel lit particulier. Comprenons : le lit du menuisier est une copie de l’idée du lit en soi.
La question de Socrate est donc : est-ce le lit en soi qui est le modèle du peintre, ou bien l’exemplaire particulier qu’en fabrique de façon matérielle le menuisier ? Et la réponse est que c’est celui de l’artisan.
Le peintre utilise donc comme modèle original non pas l’idée de lit en  soi dans sa généralité, mais une réalisation particulière de cette idée, et donc de fait plus limitée. Des aspects du lit particulier par ex. (matériaux, taille, couleur, etc.) ne correspondent pas à ce qu’est l’idée du lit en soi qui elle exprime l’essence du lit.

– dans un second temps (en orange), la question porte sur une autre distinction : celle de l’être (existence) et de l’apparaître. Un objet matériel comme un lit peut en effet être vu de plusieurs angles ou points de vue différents. Il a un seul être matériel mais une multiplicité d’apparences sensibles.
La question de Socrate se précise donc : le modèle du peintre est-il l’être matériel du lit ou bien une de ses apparences ? La réponse est que le peintre imite l’apparence.
Le peintre copie donc l’apparence d’un lit, soit une vue partielle de ce lit, qui est lui-même une copie particulière de l’idée générale du lit. Le peintre réalise une copie de copie. L’image ainsi produite est 2 fois dégradée par rapport à l’idée de lit en soi.

– la dernière partie (en vert) porte sur le rapport de l’oeuvre du peintre à la vérité. C’est un rapport lointain (de deux degrés de copie) et donc éloigné. Par la suite, Socrate donne un exemple qui peut paraître curieux : un peintre qui fait le portrait d’un artisan ne connaitrait rien de son art. Cela peut nous sembler aller de soi : le portrait d’un cordonnier est un portrait, non un traité de cordonnerie. Platon le sait bien. Mais une personne naïve pourrait croire, en voyant le portrait du cordonnier que la cordonnerie consiste dans cette apparence.
Pour mieux saisir l’intérêt de cet exemple, prenons le portrait de l’homme vertueux. Il n’est pas un portrait de la vertu en elle-même. Il (le portrait) n’apprend rien sur elle. Pire, il (toujours le portrait) fait croire aux naïfs que la vertu consiste dans cette apparence de vertu, se reconnaît à elle. Et de fait, une personne malhonnête pourra tromper son monde en adoptant l’apparence d’un homme vertueux. L’escroc est un habile portraitiste.
Le texte se termine par l’examen d’une situation, celle d’un homme qui penserait avoir rencontré une personne qui connaît tous les arts. Cela est impossible. Il y a donc tromperie. Notre homme ne sait pas distinguer la science de l’ignorance. Il confond le savoir avec son imitation.

2) le problème

C’est celui de la nature de l’art (art de l’artiste, du peintre ici), et de son rapport au savoir.
Pour Platon, la peinture n’est pas un savoir-faire (un art au sens de technique) comme la menuiserie, réglé sur l’idée en soi de l’objet fabriqué, mais un ensemble de procédés de fabrication  de simulacres (des façons empiriques de contrefaire l’apparence des choses).
Le peintre est ignorant de ce qu’il représente. Et sa peinture n’est que la manifestation de cette ignorance.

3) le plan du texte.

Cf. la lecture qui en donne une idée.

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