texte de Platon : la politique comme science.

«  L’ÉTRANGER : Nous avons prétendu, si je ne me trompe, que l’autorité du roi faisait partie des sciences..

LE JEUNE SOCRATE : Oui. […]

L’ÉTRANGER : Or, ne nous rendons-nous pas compte que le caractère qui doit servir à distinguer ces constitutions politiques, ce n’est ni le petit nombre ou le grand nombre, ni la liberté ou la contrainte, ni la pauvreté ou la richesse, mais bien une science particulière, si l’on veut être conséquent avec ce qui a été dit auparavant ?

LE JEUNE SOCRATE : C’est évidemment ce qu’on ne peut manquer de faire.

L’ÉTRANGER : De toute nécessité donc ce qu’il faut chercher à savoir maintenant, c’est la chose suivante : dans laquelle de ces constitutions trouve-t-on la science du gouvernement des hommes, la science dont l’acquisition est peut-être la plus difficile et la plus importante ? C’est en effet cette science qu’il faut avoir en vue, si nous voulons considérer quels sont les concurrents qu’il faut écarter du roi qui fait usage de la réflexion, des concurrents qui prétendent être des politiques et qui en persuadent bon nombre de gens alors qu’ils ne le sont d’aucune manière.

LE JEUNE SOCRATE : Oui, c’est bien ce qu’il faut faire, comme notre discussion l’a fait apparaître.

L’ÉTRANGER : Eh bien, est-il concevable que, dans une cité, la foule puisse acquérir cette science ?

LE JEUNE SOCRATE : Comment le croire ?

L’ÉTRANGER : Mais, dans une cité qui compte dix mille hommes, une centaine ou une cinquantaine seraient-il capables d’arriver à posséder cette science d’une façon satisfaisante ?

LE JEUNE SOCRATE : À ce compte, la politique serait la plus facile des techniques. Car nous savons bien que, parmi tous les Grecs, on ne trouverait pas, sur dix mille, une telle proportion de champion au jeu de dames; alors, pour ce qui est des rois ! Bien entendu, celui qui possède la science royale, qu’il exerce le pouvoir ou non, n’en doit pas moins recevoir le nom de « roi », d’après ce que nous avons dit.

L’ÉTRANGER : Merci de me l’avoir rappelé. Il suit de là, j’imagine, que la droite forme de l’autorité, c’est en une seule personne, en deux ou en quelques-unes tout au plus qu’il faut la chercher, quand cette droite forme existe.

LE JEUNE SOCRATE : Oui, sans contredit.

L’ÉTRANGER : Oui, et ces individus, qu’ils exercent leur autorité avec ou contre le gré de ceux sur lesquels ils l’exercent, qu’ils s’appuient ou non sur des lois écrites, qu’ils soient riches ou pauvres, il faut admettre, d’après la position qui est la nôtre maintenant, qu’ils exercent leur autorité, quelle que soit cette autorité, en vertu d’une technique. Les médecins, nous ne les tenons pas moins pour des médecins, qu’ils nous soignent de gré ou de force, qu’ils pratiquent des incisions, des brûlures ou nous infligent quelque autre traitement douloureux, qu’ils utilisent des formules écrites ou non, qu’ils soient riches ou pauvres, et nous n’hésitons pas le moins du monde à les appeler « médecins », tant que les ordres qu’ils donnent relèvent d’une technique et tant que, nous purgeant et nous faisant, par un moyen ou un autre, maigrir ou grossir, ils le font seulement pour le bien du corps, le faisant passer d’un état pire à un état meilleur, et que, tous autant qu’ils sont, ils assurent la sauvegarde des patients à qui ils dispensent leurs soins. Voilà, j’imagine, dans quelle direction, et dans nulle autre, il faut chercher la droite et unique définition de la médecine comme n’importe quelle autre autorité.

LE JEUNE SOCRATE : Certainement.

L’ÉTRANGER : Oui, forcément, semble-t-il, parmi les constitutions, celle qui sera uniquement et au plus haut point la constitution droite, ce sera celle dans laquelle on pourra trouver des dirigeants doués d’une science véritable et non pas simplement d’un semblant de science, qu’ils exercent leur autorité en s’appuyant ou non sur des lois, avec ou sans l’agrément de ceux qu’ils gouvernent, qu’ils soient riches ou pauvres ; rien de tout ce qui vient d’être énumérés ne doit entrer en ligne de compte dans l’appréciation de la rectitude.

LE JEUNE SOCRATE : Bien.

L’ÉTRANGER : Oui, et que ces dirigeants tuent ou exilent certains de ceux sur lesquels s’exerce leur autorité pour purger la cité en vue de son bien, qu’ils envoient des gens en colonies comme des essaims d’abeilles pour la faire plus petite, qu’ils fassent venir des gens de l’étranger en faisant d’eux des citoyens pour la faire grossir, tant qu’ils font appel à la science et la justice pour assurer la sauvegarde de la cité et pour de mauvaise la rendre meilleure dans la mesure du possible, il nous faudra dire que c’est cette constitution, définie en de pareils termes, qui pour nous est la seule correcte. Quant à toutes les constitutions que nous évoquons, il faut déclarer qu’elles ne sont pas des constitutions légitimes, et qu’elles ne sont même pas de véritables constitutions, mais qu’elles en sont des imitations : celles dont nous disons qu’elles ont de bonne loi l’imitent pour le meilleur, les autres pour le pire. »

Platon, Le Politique, 292b-294a, trad. Luc Brisson et JF Pradeau.

Comme son nom l’indique, le dialogue de Platon intitulé Le politique a pour objet la définition du politique, cad de la personne véritablement apte à gouverner la cité. Il importe en particulier de le distinguer de ses rivaux, ceux qui tentent de se faire passer pour lui.

L’extrait ci-dessus est précédé d’une discussion sur les différentes formes de gouvernement ou constitution : la monarchie, l’aristocratie et la démocratie. A la discussion classique de la philosophie politique qui les compare pour juger de leurs mérites respectifs, Platon oppose une autre discussion dont le but est de mettre en valeur ce qui devrait être le principe de toute constitution : le savoir.

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