texte de Platon : la connaissance démonstrative.

– Socrate : Tu sais bien, je pense, que ceux qui s’occupent de géométrie de calcul et d’autres choses du même genre font l’hypothèse du pair et de l’impair, des figures et des trois espèces d’angles, et de toutes sortes de choses apparentées selon la recherche de chacun, et qu’ils traitent ces hypothèses comme des choses connues ; quand ils ont confectionné ces hypo­thèses, ils estiment n’avoir à en rendre compte d’aucune façon, ni à eux‑mêmes ni aux autres, tant elles paraissent évidentes à chacun ; mais ensuite, en procédant à partir de ces hypothèses, ils parcourent les étapes qui restent et finissent par atteindre, par des démonstrations progressives, le point vers lequel ils avaient tendu leur effort de recherche.

‑ Glaucon : Eh oui, dit‑il, je sais parfaitement cela.

‑ Socrate : Aussi bien dois‑tu savoir qu’ils ont recours à des formes visibles et qu’ils construisent des raisonnements à leur sujet, sans se représenter ces figures particulières, mais les modèles auxquels elles ressemblent ; leurs raison­nements portent sur le carré en soi et sur la diagonale en soi, mais non pas sur cette diagonale dont ils font un tracé, et de même pour les autres figures. Toutes ces figures, en effet, ils les modèlent et les tracent, elles qui possèdent leurs ombres et leurs reflets sur l’eau, mais ils s’en servent comme autant d’images dans leur recherche pour contempler ces êtres en soi qu’il est impos­sible de contempler autrement que par la pensée.

– Glaucon : Tu dis vrai.

  ‑ Socrate : Eh bien, voilà présenté ce genre que j’appelais l’intel­ligible : dans sa recherche de ce genre, l’âme est contrainte d’avoir recours à des hypothèses ; elle ne se dirige pas vers le principe, parce qu’elle n’a pas la force de s’élever au­-dessus des hypothèses, mais elle utilise comme des images ces objets qui sont eux‑mêmes autant de modèles pour les copies de la section inférieure, et ces objets, par rapport à leurs imitations, sont considérés comme clairs et dignes d’estime.

  ‑ Glaucon : Je comprends, dit‑il, tu veux parler de ce qui relève de la géométrie et des disciplines connexes.

‑ Socrate : Et maintenant, comprends‑moi bien quand je parle de l’autre section de l’intelligible, celle qu’atteint le raisonne­ment lui‑même par la force du dialogue ; il a recours à la construction d’hypothèses sans les considérer comme des principes, mais pour ce qu’elles sont, des hypothèses, c’est‑à‑dire des points d’appui et des tremplins pour s’élancer jusqu’à ce qui est anhypothétique (1), jusqu’au prin­cipe du tout. Quand il l’atteint, il s’attache à suivre les conséquences qui découlent de ce principe et il redescend ainsi jusqu’à la conclusion, sans avoir recours d’aucune manière à quelque chose de sensible, mais uni­quement à ces formes en soi, qui existent par elles‑mêmes et pour elles‑mêmes, et sa recherche s’achève sur ces formes.

‑ Glaucon : Je ne comprends pas parfaitement, dit‑il, tu évoques une grande entreprise, me semble‑t‑il ; tu veux montrer que la connaissance de l’être et de l’intelligible, qu’on acquiert par la science du dialogue, la dialectique, est plus claire que celle que nous tirons de ce qu’on appelle les disciplines. Dans ces disciplines, les hypothèses ser­vent de principes, et ceux qui les contemplent sont contraints pour y parvenir de recourir à la pensée, et non pas aux sens ; comme leur examen cependant ne remonte pas vers le principe, mais se développe à partir d’hypothèses, ceux‑là ne te semblent pas posséder l’intel­ligence de ces objets, encore que ces objets seraient intel­ligibles s’ils étaient contemplés avec le principe. Tu appelles donc pensée discursive, me semble‑t‑il, et non intellection, l’exercice habituel des géomètres et des praticiens de dis­ciplines connexes, puisque la pensée discursive est quelque chose d’intermédiaire entre l’opinion et l’intellect.

‑ Socrate : Mais tu me suis parfaitement, repris‑je. Et mainte­nant, adjoins à nos quatre sections les quatre états mentaux de l’âme : « l’intellection » (noêsis), pour la section supérieure, la « pensée discursive »(dianoïa),  pour la deuxième; donne le nom de « croyance » (pistis) à la troisième, et à la dernière celui de représen­tation (eïkasia), et range‑les selon la proportion suivante : plus les objets de ces états mentaux participent à la vérité, plus ils participent à l’évidence.

‑ Glaucon : Je comprends, dit‑il, je suis d’accord et je dispose le tout comme tu dis. »

Platon, République, Livre VI, 505d-511e, trad. Leroux, GF p 348-357

Note : 1. Anhypothétique : qui n’est pas fondé sur des hypothèses.

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