texte de Nietzsche : préférer l’apparence à la vérité ?

« C’est par pur préjugé moral que nous accordons plus de valeur à la vérité qu’à l’apparence; c’est même l’hypothèse la plus mal fondée qui soit. Reconnaissons-le : nulle vie ne peut subsister qu’à la faveur d’estimations et d’apparences inhérentes à sa perspective; et si l’on voulait, avec un certain nombre de philosophes, à grand renfort d’exaltation vertueuse et de niaiserie, supprimer complètement le  » monde apparent « , si vous étiez capables d’une telle opération, il ne resterait rien non plus de votre  » vérité « . Car enfin, qu’est-ce qui nous force à admettre qu’il existe une antinomie radicale entre le  » vrai  » et le  » faux  » ? Ne suffit-il pas de distinguer des degrés dans l’apparence, en quelque sorte des couleurs et des nuances plus ou moins claires, plus ou moins sombres — des  » valeurs  » diverses, pour employer le langage des peintres ? Pourquoi le monde qui nous concerne ne serait-il pas une fiction ? Et si l’on objecte qu’à toute fiction il faut un auteur, ne doit-on pas carrément répondre: pourquoi ? Cet  » il faut  » n’appartient-il pas lui aussi à la fiction, peut-être ? »

Nietzsche, Par delà bien et mal, §34. Trad. Cornélien Heim.

Travail :
– distinguer différents moments du texte et pour chaque moment, repérez les termes principaux ou importants.
– chercher à articuler les différentes termes entre eux de façon à expliquer chaque moment

Le texte peut se diviser en deux moments : le 1er moment des lignes 1 à 6; le second des lignes 7 à la fin (la séparation est le « Car enfin »).

Le 1er moment : Nietzsche veut dénoncer un préjugé moral, celui qui consiste à accorder une valeur supérieure à la vérité.

« C’est par pur préjugé moral que nous accordons plus de valeur à la vérité qu’à l’apparence; c’est même l’hypothèse la plus mal fondée qui soit. Reconnaissons-le : nulle vie ne peut subsister qu’à la faveur d’estimations et d’apparences inhérentes à sa perspective; et si l’on voulait, avec un certain nombre de philosophes, à grand renfort d’exaltation vertueuse et de niaiserie, supprimer complètement le  » monde apparent « , si vous étiez capables d’une telle opération, il ne resterait rien non plus de votre  » vérité « .

Les termes du 1er moment : le couple vérité/apparence (auquel s’ajoute estimation); le terme de préjugé, auquel s’ajoute hypothèse; les termes de vie et de perspective.

Explication : l’amour que les philosophes (et les savants, et d’autres aussi) portent à la vérité, au point d’en faire l’objet de leur recherche, cet amour qui donne une grande valeur à la vérité, est en fait le résultat d’un préjugé moral : comprenons par là un préjugé concernant la conduite de sa vie.
La vie : c’est la point de départ de la pensée de Nietzsche. Elle suppose, pour se maintenir, une certaine perspective ou point de vue sur le monde. Comprenons : tout être vivant, l’homme en particulier, regarde le monde d’une certaine façon : comme le lieu où il va manifester sa vie et les tendances qui la caractérisent.
Or, cette perspective n’est jamais qu’un point de vue sur le monde,  une façon de le voir sous une certaine apparence. Si donc l’on veut supprimer les apparences au nom de la vérité, alors il faut supprimer toute perspective. Mais voilà : la recherche de la vérité du monde est elle aussi une perspective, celles des philosophes et des savants (« la plus mal fondée » selon Nietzsche).
Ce que Nietzsche nous demande d’admettre ici : le point de vue des philosophes et des savants est une perspective parmi d’autres sur le monde, perspective liée à leur vie, à leur désir  de penser le monde selon la distinction vrai/faux.
Nous pourrions le dire d’une autre façon, à l’aide de l’opposition relatif/absolu : le désir  des philosophes de découvrir la vérité absolue du monde est relative à leur perspective sur le monde. Le désir de vérité absolue est donc… relatif ! Vouloir, comme le philosophe, supprimer toute perspective relative sur le monde implique donc que l’on supprime celle du philosophe..

Le 2ième moment : à la définition classique du vrai et du faux, qui en fait 2 états distincts, contraires, Nietzsche oppose une définition par degrés ou valeurs. Vrai et faux ne seraient que les 2 extrémités d’une infinité de nuances de l’apparence du monde.

« Car enfin, qu’est-ce qui nous force à admettre qu’il existe une antinomie radicale entre le  » vrai  » et le  » faux  » ? Ne suffit-il pas de distinguer des degrés dans l’apparence, en quelque sorte des couleurs et des nuances plus ou moins claires, plus ou moins sombres — des  » valeurs  » diverses, pour employer le langage des peintres ? Pourquoi le monde qui nous concerne ne serait-il pas une fiction ? Et si l’on objecte qu’à toute fiction il faut un auteur, ne doit-on pas carrément répondre: pourquoi ? Cet «  il faut  » n’appartient-il pas lui aussi à la fiction, peut-être ? »

Les termes du 2ième moment : antinomie (opposition) radicale/degrés, valeurs; les termes de fiction, d’auteur, de « il faut » (nécessité).

Explication : à une conception antinomique de la vérité (vrai/faux comme 2 états distincts), Nietzsche oppose une conception continue, par degrés ou valeurs. Il n’existerait que du plus ou moins vrai, du plus ou moins faux. Pourquoi cette conception ? Elle est à relier avec ce qui précède.
Si toute affirmation sur le monde est relative à une perspective, alors sa vérité et sa fausseté le sont aussi.  Il  n’existe pas de vrai ou de faux en soi (absolus) mais seulement des vérités, faussetés relatives, cad des  jugements, pensées, croyances plus ou moins utiles ou bonnes pour la vie. Comment les classer, sinon à la façon des peintres, selon la couleur, la lumière qu’ils recherchent pour leur création ? Un jugement sera donc plus ou moins vrai/faux selon qu’il est plus ou moins utile à une vie, à la perpective de cette vie, l’ensemble des jugements, pensées, croyances formant un continu du plus vrai au plus faux.
Mais cela implique que le monde tel que nous le connaissons n’existe pas en soi : qu’il soit une fiction relative à notre perspective. Pourquoi pas en effet ? Nietzsche accepte de renoncer à l’idée d’une existence absolu du monde. Il n’y aurait pas de monde en soi.
Il se fait alors une objection d’ordre métaphysique, qui n’est pas sans rappeler le cogito cartésien, qui vient après le doute sur la réalité du monde. Si le monde est une fiction, ne lui faut-il pas un auteur ? L’existence de cet auteur n’est-elle pas un absolu ? La réponse de Nietzsche est que cette objection, la nécessité d’un auteur, le « il faut« , est encore relative à une perspective, de sorte qu’elle relève elle aussi de la fiction. La position relativiste ou perspectivisme est donc défendue jusqu’au bout.

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