texte de Nicolas Machiavel : la politique au-dessus de la morale.

Si donc tu dois bien employer la bête, il te faut choisir le renard et le lion: car le lion ne sait se défendre des lacets, ni le renard des loups. Tu seras renard pour connaître les pièges, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui se bornent à vouloir être lions n’y entendent rien. C’est pourquoi un seigneur avisé ne peut, ne doit respecter sa parole si ce respect se retourne contre lui et que les motifs de sa promesse soient éteints. Si les hommes étaient tous gens de bien, mon précepte serait condamnable ; mais comme ce sont tous de tristes sires et qu’ils n’observeraient pas leurs propres promesses, tu n’as pas non plus à observer les tiennes. Et jamais un prince n’a manqué de raisons légitimes pour colorer son manque de foi. On pourrait alléguer des exemples innombrables dans le temps présent, montrer combien de traités, combien d’engagements sont partis en fumée par la déloyauté des princes ; et celui qui a su le mieux user du renard en a tiré les plus grands avantages. Toutefois. il est bon de déguiser adroitement ce caractère, d’être parfait simulateur et dissimulateur. Et les hommes ont tant de simplesse, ils se plient si servilement aux nécessités du moment que le trompeur trouvera toujours quelqu’un qui se laisse tromper.(…) 

   Il n’est donc pas nécessaire à un prince de posséder toutes les vertus énumérées plus haut ; ce qu’il faut, c’est qu’il paraisse les avoir. Bien mieux : j’affirme que s’il les avait et les appliquait toujours, elles lui porteraient préjudice : mais si ce sont de simples apparences, il en tirera profit. Ainsi, tu peux sembler — et être réellement — pitoyable, fidèle, humain, intègre, religieux : fort bien ; mais tu dois avoir entraîné ton cœur à être exactement l’opposé, si les circonstances l’exigent. Si bien qu’un prince doit comprendre— et spécialement un prince nouveau — qu’i1 ne peut pratiquer toutes ces vertus qui rendent les hommes dignes de louanges, puisqu’il lui faut souvent, s’il veut garder son pouvoir, agir coutre la foi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. Il doit donc disposer d’un esprit en mesure de tourner selon les vents de la fortune, selon les changements des situations. En somme, comme j’ai dit plus haut, qu’il reste dans le bien, si la chose est possible ; qu’il sache opter pour le mal, si cela est nécessaire. »

Machiavel, Le Prince (1513), chap. XVIII. trad. J. Anglade.

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