texte de Montaigne : qui veut guérir de l’ignorance, il la faut confesser.

«Il s’engendre beaucoup d’abus au monde ou, pour le dire plus hardiment, tous les abus du monde s’engendrent de ce qu’on nous apprend à craindre de faire profession de notre ignorance, et que nous sommes tenus d’accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter. Nous parlons de toutes choses par précepte et par résolution. Le style à Rome portait que cela même qu’un témoin déposait pour l’avoir vu de ses yeux, et ce qu’un juge ordonnait de sa plus certaine science, était conçu en cette forme de parler : “il me semble.” On me fait haïr les choses vraisemblables quand on me les plante pour infaillibles. J’aime ces mots, qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions : À l’aventure, Aucunement, Quelque, On dit, Je pense, et semblables. Et si j’eusse eu à dresser des enfants, je leur eusse tant mis en la bouche cette façon de répondre enquêteuse, non résolutive : “Qu’est-ce à dire ? Je ne l’entends pas. Il pourrait être. Est-il vrai ?” qu’ils eussent plutôt gardé la forme d’apprentis à soixante ans que de représenter les docteurs à dix ans, comme ils font. Qui veut guérir de l’ignorance, il la faut confesser.(…) L’admiration est la fille de toute philosophie, l’inquisition  le progrès, l’ignorance le bout. Voire dea , il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science, ignorance pour laquelle concevoir il n’y a pas moins de science que pour concevoir la science»

Montaigne, Des boiteux, Livre 3, chap.11. 1586,Éd. Gallimard, coll. Folio

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