texte de Michel Foucault : une histoire de l’âme moderne.

« Objectif de ce livre : une histoire corrélative de l’âme moderne et d’un nouveau pouvoir de juger; une généalogie de l’actuel complexe scientifico-judiciaire où le pouvoir de punir prend ses appuis, reçoit ses justifications et ses règles, étend ses effets et masque son exorbitante singularité.

Mais d’où peut-on faire cette histoire de l’âme moderne en jugement? A s’en tenir à l’évolution des règles de droit ou des procédures pénales, on risque de laisser valoir comme fait massif, extérieur, inerte et premier, un changement dans la sensibilité collective, un progrès de l’humanisme, ou le développement des sciences humaines. A n’étudier comme l’a fait Durkheim que les formes sociales générales, on risque de poser comme principe de l’adoucissement punitif des processus d’individualisation qui sont plutôt un des effets des nouvelles tactiques de pouvoir et parmi elles des nouveaux mécanismes pénaux. L’étude que voici obéit à quatre règles générales :

1. Ne pas centrer l’étude des mécanismes punitifs sur leurs seuls effets « répressifs », sur leur seul côté de la sanction », mais les replacer dans toute la série des effets positifs qu’ils peuvent induire, même s’ils sont marginaux au premier regard. Prendre par conséquent la punition comme une fonction sociale complexe.

2. Analyser les méthodes punitives non point comme de simples conséquences de règles de droit ou comme des indicateurs de structures sociales; mais comme des techniques ayant leur spécificité dans le champ plus général des autres procédés de pouvoir. Prendre sur les châtiments la perspective de la tactique politique.

3. Au lieu de traiter l’histoire du droit pénal et celle des sciences humaines comme deux séries séparées dont le croisement aurait sur l’une ou l’autre, sur les deux peut-être, un effet, comme on voudra, perturbateur ou utile, chercher s’il n’y a pas une matrice commune et si elles ne relèvent pas toutes deux d’un processus de formation «épistémologico-juridique »; bref, placer la technologie du pouvoir au principe et de l’humanisation de la pénalité et de la connaissance de l’homme.

4. Chercher si cette entrée de l’âme sur la scène de la justice pénale, et avec elle l’insertion dans la pratique judiciaire de tout un savoir « scientifique » n’est pas l’effet d’une transformation dans la manière dont le corps lui-même est investi par les rapports de pouvoir. En somme, essayer d’étudier la métamorphose des méthodes punitives à partir d’une technologie politique du corps où pourrait se lire une histoire commune des rapports de pouvoir et des relations d’objet. De sorte que par l’analyse de la douceur pénale comme technique de pouvoir, on pourrait comprendre à la fois comment l’homme, l’âme, l’individu normal ou anormal sont venus doubler le crime comme objets de l’intervention pénale; et de quelle manière un mode spécifique d’assujettissement a pu donner naissance à l’homme comme objet de savoir pour un discours à statut « scientifique ». »

Michel Foucault, Surveiller et punir, I, chap.1, édition tel gallimard, p. 30-31.

Ce contenu a été publié dans l'âme, la politique, la technique, le corps, le sujet, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire