Texte de M. Merleau-Ponty : la signification métaphysique du corps.

Gerrit_van_Honthorst_cat01« Il faut sans aucun doute reconnaître que la pudeur, le désir, l’amour en général ont une signification métaphysique, c’est-à-dire qu’ils sont incompréhensibles si l’on traite l’homme comme une machine gouvernée par des lois naturelles, ou même comme un « faisceau d’instincts », et qu’ils concernent l’homme comme conscience et comme liberté. L’homme ne montre pas ordinairement son corps, et, quand il le fait, c’est tantôt avec crainte, tantôt avec l’intention de fasciner. Il lui semble que le regard étranger qui parcourt son corps le dérobe à lui-même ou qu’au contraire l’exposition de son corps va lui livrer autrui sans défense, et c’est alors autrui qui sera réduit à l’esclavage. La pudeur et l’impudeur prennent donc place dans une dialectique du moi et d’autrui qui est celle du maître et de l’esclave : en tant que j’ai un corps, je peux être réduit en objet sous le regard d’autrui et ne plus compter pour lui comme personne, ou bien, au contraire, je peux devenir son maître et le regarder à mon tour, mais cette maîtrise est une impasse, puisque, au moment où ma valeur est reconnue par le désir d’autrui, autrui n’est plus la personne par qui je souhaitais d’être reconnu, c’est un être fasciné sans liberté, et qui à ce titre ne compte plus pour moi. Dire que j’ai un corps est donc une manière de dire que je peux être vu comme un objet et que je cherche à être vu comme sujet, qu’autrui peut être mon maître ou mon esclave, de sorte que la pudeur et l’impudeur expriment la dialectique de la pluralité des consciences et qu’elles ont bien un signification métaphysique. »

Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945).

Notes de vocabulaire : 1) métaphysique = au delà de la physique, i.e du monde physique, matériel. 2) dialectique = rapport de tension et d’opposition entre deux termes, deux personnes, deux situations, etc.

Le thème du texte : la signification du corps humain.

Le problème : l’homme est-il une « machine gouvernée par des lois naturelles » (l.3) ou bien un être qui a une dimension métaphysique (une dimension autre que sa seule réalité physique) ? Le problème est posé pour le corps. Et il est examiné à la lumière d’une expérience assez banale : celle de la pudeur.

la thèse de l’auteur : l’être humain a une dimension métaphysique. L’expérience de la pudeur révèle qu’il existe à la fois comme corps mais aussi et en même temps, comme conscience et liberté.

Un plan possible de l’explication : on peut distinguer 3 moments dans le texte.

1er moment : la position du problème. (l.1 à 4)

C’est la position du problème. Ce qu’il faut mettre en valeur ici : l’opposition de 2 conceptions de l’homme. La 1ère : l’homme comme machine ou faisceau d’instincts, i.e. une conception mécaniste et matérialiste de l’être humain. La 2nde : une conception métaphysique de l’être humain comme conscience et et liberté. On le devine, Merleau Ponty soutien la 2nde. Ce qui va lui servir d’argument ici : la signification  métaphysique de la pudeur, du désir et de l’amour.

2ième moment : ce que révèle la pudeur. (l.4 à 11)

La pudeur est un certain sentiment de honte ou de gêne lié à la conscience que l’on a d’être nu devant le regard d’autrui. Ce que révèle la pudeur : que je suis conscient de ce qu’est mon corps pour autrui, ici un objet de désir. Je suis donc dit le texte « dérobé à moi-même » car à mes yeux, mon corps n’est pas un objet mais une dimension de ma subjectivité. Voila pourquoi je suis gêné par le regard d’autrui. Ce qui se révèle ici : la dimension métaphysique de mon corps. Il n’est pas seulement un corps, mais mon corps (subjectivité, personne)

A la pudeur s’oppose l’impudeur, qui inverse le rapport. Cette fois-ci je me sers de la nudité de mon corps pour fasciner autrui, le transformer en objet. Il est comme paralysé, attaché à mon corps par son désir. L’impudeur vient remettre en cause sa subjectivité. Elle me donne le plaisir de tenir autrui sous ma dépendance. Ce qui se révèle ici : la même dimension métaphysique du corps mais cette fois-ci à travers l’affirmation dominatrice de mon corps subjectif et captivant.

Se joue ici un affrontement des consciences : la mienne, celle d’autrui. Nous sommes tour à tour maître et esclave l’un de l’autre selon le choix libre que nous faisons de l’usage de notre corps, du sens de notre regard. Il y a ici une référence au philosophe Hegel qui a analysé ce rapport dialectique entre le maître et l’esclave. Se manifeste dans les 2 situations la dimension métaphysique du corps.

3ième moment : l’impasse du désir.(l.11 à la fin).

Cette dernière partie se situe d’abord dans le prolongement direct de la 2ième puisqu’elle souligne le paradoxe créé par l’impudeur. L’impudeur rend autrui captif de son désir et par là de mon corps. Elle affirme donc ma subjectivité qui avait disparu dans l’expérience de la pudeur. Mais c’est au prix d’une transformation du statut d’autrui : il n’est plus un être libre qui désire mais un être captif fasciné, sans liberté. Aussi son désir n’a-t-il plus aucune valeur à mes yeux. Il n’affirme pas la puissance de ma subjectivité mais seulement la captivité d’autrui, sa dépendance à mon corps. Merleau-Ponty poursuit ici l’exploration de la signification métaphysique du corps sous le regard des consciences.

Le texte se termine par une reprise du problème à l’aide des termes de sujet et d’objet. Le corps n’est pas une simple machine, mais tour à tour objet et sujet selon le rapport d’opposition (dialectique) que nouent les consciences. L’expérience du regard porté sur le corps manifeste sa dimension métaphysique.

Ce contenu a été publié dans corrigés, la conscience, le désir, le sujet, le vivant, Textes, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.