texte de Lucien Febvre : l’histoire est choix de faits à partir de questions qu’on leur pose.

« Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doctrine, si souvent enseignée naguère. “L’historien ne saurait choisir les faits. Choisir ? de quel droit ? au nom de quel principe ? Choisir, la négation de l’oeuvre scientifique…” Mais toute l’histoire est choix.

Elle l’est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l’est du fait de l’homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela. Elle l’est du fait, surtout, que l’historien crée ses matériaux ou, si l’on veut, les recrée : l’historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : “ce n’est point attitude scientifique”, n’est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand-chose ? L’histologiste mettant l’œil à l’oculaire de son microscope, saisirait-il donc d’une prise immédiate des faits bruts ? L’essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l’aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à “lire” ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue; car décrire ce qu’on voit, passe encore; voir ce qu’il faut décrire, voilà le plus difficile.

Etablir les faits et puis les mettre en oeuvre… Eh oui, mais prenez garde : n’instituez pas ainsi une division du travail néfaste, une hiérarchie dangereuse. N’encouragez pas ceux qui, modestes et défiants en apparence, passifs et moutonniers en réalité, amassent des faits pour rien et puis, bras croisés, attendent éternellement l’homme capable de les assembler. Tant de pierres dans le champs de l’histoire, taillées par des maçons bénévoles, et puis laissées inutiles sur le terrain… Si l’architecte surgissaient, qu’elles attendent sans illusion – j’ai idée que, fuyant ces plaines jonchées de moellons disparates, il s’en irait construire sur une place libre et nue. Manipulations, inventions, ici les manoeuvres, là les constructeurs : non. L’invention doit être partout pour que rien ne soit perdu du labeur humain. Élaborer un fait, c’est construire. Si l’on veut, c’est à une question fournir une réponse. Et s’il n’y a pas de question, il n’y a que du néant. »

Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, A.Colin, 1953, pp.7-8.

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