texte de Leibniz : les différents sens du terme de liberté.

« Le terme de liberté est fort ambigu. Il y a liberté de droit et de fait. Suivant celle de droit, un esclave n’est point libre, un sujet (1) n’est pas entièrement libre, mais un pauvre est aussi libre qu’un riche.

     La liberté de fait consiste ou dans la puissance de faire ce que l’on veut ou dans la puissance de vouloir comme il faut. C’est de la liberté de faire que vous parlez (2), et elle a ses degrés et variétés. Généralement, celui qui a plus de moyens est plus libre de faire ce qu’il veut. Mais on entend la liberté particulièrement de l’usage des choses qui ont coutume d’être en notre pouvoir, et surtout de l’usage libre de notre corps. Ainsi la prison et les maladies qui nous empêchent de donner à notre corps et à nos membres le mouvement que nous voulons, et que nous pouvons leur donner ordinairement dérogent à notre liberté : c’est ainsi qu’un prisonnier n’est point libre, et qu’un paralytique n’a point l’usage libre de ses membres.

     La liberté de vouloir est encore pris en deux sens différents. L’un est quand on l’oppose à l’imperfection ou à l’esclavage d’esprit, qui est une coaction (3) ou contrainte, mais interne, comme celle qui vient des passions. L’autre sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité. Dans le premier sens, les stoïciens disaient que le sage seul est libre ; et, en effet, on n’a point l’esprit libre quand il est occupé d’une grande passion, car on ne peut point vouloir comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise. C’est ainsi que Dieu seul est parfaitement libre, et que les esprits créés ne le sont qu’à mesure qu’il sont au-dessus des passions. Et cette liberté regarde proprement notre entendement (4).

     Mais la liberté de l’esprit opposée à la nécessité regarde la volonté nue et en tant qu’elle est distinguée de l’entendement. C’est ce qu’on appelle le franc-arbitre (5) et consiste en ce que l’on veut que les plus fortes raisons ou impressions que l’entendement présente à la volonté n’empêchent point l’acte de la volonté d’être contingent (6) et ne lui donnent point une nécessité absolue et pour ainsi dire métaphysique (7). Et c’est dans ce sens que j’ai coutume de dire que l’entendement peut déterminer la volonté suivant la prévalence (8) des perceptions et raisons (9) d’une manière qui, lors même qu’elle est certaine et infaillible, incline sans nécessiter. »

LEIBNIZ, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, Livre II, chap. XXI,Garnier Flammarion, p. 148.

Notes : 1. Sous l’Ancien Régime, un sujet obéit au Roi sans participer à l’élaboration des lois. A distinguer du citoyen. 2. Leibniz s’adresse à un représentant de la pensée de Locke. 3. Action de contraindre quelqu’un. 4. Capacité à discerner le vrai du faux. 5. Libre arbitre. 6. Ce qui peut ne pas être : le contingent s’oppose au nécessaire. 7. Ici, au sens d’Absolu. 8. Avantage, supériorité. 9. Motifs.

 

Questions :

  1. quels sont les différents de la liberté repérés pas Leibniz ? Aidez-vous d’un schéma.
  2. quelle définition Leibniz donne-t-il du libre arbitre ? En quel sens peut-on dire qu’il est une notion métaphysique qui oppose la contingence à la nécessité ?

 

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  2. Le libre arbitre est défini comme « la volonté nue et en tant qu’elle est distinguée de l’entendement ». Il s’agit donc de la volonté humaine en tant qu’elle peut ne pas être déterminée à agir par l’entendement (ou raison). Mais comme ici il est question de la liberté du vouloir et non celle de faire, c’est aussi la volonté en tant qu’elle n’est pas déterminée par une cause. D’où le terme de volonté « nue » : qui n’est déterminée ni par une contrainte externe (cause) ni par une contrainte interne (passion ou raison).
    C’est une notion métaphysique au sens où elle a pour condition d’existence la contingence du monde physique et celle de la volonté humaine. Il faut en quelque sorte que la volonté humaine puisse ne pas être soumise à des causes physiques nécessaires ainsi qu’à des déterminations internes, passionnelles ou rationnelles, elles aussi nécessaires.
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