texte de Kant : l’insociable sociabilité.

« L’homme a un penchant à s’associer, car dans un tel état, il se sent plus qu’homme par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s’isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère d’insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et, de ce fait, il s’attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu’il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C’est cette résistance qui éveille toutes les forces de l’homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l’impulsion de l’ambition, de l’instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu’il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer. […] Sans ces qualités d’insociabilités, peu sympathiques certes par elles-mêmes, source de la résistance que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient à jamais enfouis en germes, au milieu d’une existence de berger d’Arcadie, dans une concorde, une satisfaction, un amour mutuels parfaits ; les hommes, doux comme les agneaux qu’il font paître, ne donneraient à l’existence guère plus de valeur que n’en a leur troupeau domestique. […] Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, pour la vanité rivalisant dans l’envie, pour l’appétit insatiable de possession ou même de domination. Sans cela toutes les dispositions naturelles excellentes de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. »

Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle, 1784. 4ième proposition.

Vocabulaire : – une grande propension : une grande tendance; – bergers d’Arcadie : l’Arcadie est une région de bergers de l’ancienne Grèce. Dans la littérature, elle est représentée comme le pays du bonheur calme et serein; – une concorde : une paix.

1) la lecture.

Nous avons mis en valeur certains termes selon les règles suivantes :
– en rouge, les connecteurs logiques ou termes équivalents,
– en vert, les termes qui introduisent des nuances de qualité, de modalité,
– en gras, les termes importants.

Si l’on considère ces derniers, et après un certain moment de réflexion, on peut voir se dégager des rapprochements et des oppositions :

– les penchants, les propensions, le caractère, l’impulsion, l’instinct, l’appétit, etc. Tous ces termes renvoient à des dispositions naturelles. D’où le remerciement adressé à la nature à la fin du texte.

– s’associer/ se détacher, l’insociabilité; la résistance, la rivalité, la domination. Termes de la relation et du conflit.

– développement, éveil/enfouissement, étouffement. Une opposition relative aux dispositions de l’homme. La rivalité les développe, les éveille tandis que la concorde les laisse enfouies, les étouffe.

Ce qui apparaît, au terme de cette première lecture analytique, ce sont 3 thèses simples :

– les hommes ont des tendances naturelles contraires : s’associer et se séparer.

– au sein de la société, cette contradiction se manifeste par la rivalité, la lutte pour la domination.

– cette lutte éveille des talents qui sans elle seraient restées enfouis. C’est le paradoxe du texte.

2) le problème du texte.

Il est lié à la thèse paradoxale défendue par Kant selon laquelle le développement des talents humains est lié à l’insociabilité, i.e à la rivalité générale des hommes dans la société. Précisons :

– le développement des talents humains : dans le texte, ils sont définis comme ce qui distinguent l’homme de l’animal. On peut donc penser à la notion de culture.

– L’insociabilité : elle a pour origine un « instinct de domination » qui fait que chaque homme veut « tout diriger dans son sens ». Cet instinct prend différents noms dans le texte : ambition, domination, cupidité, prétentions égoïstes, etc.

La thèse de Kant est donc que le développement de la culture a pour cause et pour moteur un instinct de domination, l’égoïsme des hommes, source d’insociabilité.

Cette thèse surprend car elle fait dépendre une chose positive, le développement de la culture, d’une autre négative, l’égoïsme et les conflits incessants qu’il engendre. Elle a donc pour conséquence étonnante une valorisation des tendances égoïstes, asociales de l’homme (cf. la fin du texte « Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, etc. ») On peut ici s’interroger d’un point de vue moral sur cette conclusion paradoxale.

La thèse kantienne s’oppose à une autre thèse selon laquelle le développement de la culture humaine serait la sociabilité, soit une attitude bienveillante, altruiste, source de paix sociale. Cette thèse est critiquée dans le texte avec l’exemple des bergers d’Arcadie.

Le problème du texte est donc celui des relations entre la culture et société, mais aussi culture et morale dans la mesure où l’égoïsme, en plus d’être source d’insociabilité est une conduite jugée immorale.

3) les moments du texte

Il est possible de distinguer 2 moments dans le texte.

le 1er moment porte sur les tendances à la fois sociales et antisociales de l’homme (de l.1 à « ..mais dont il ne peut se passer »).

Ce qui est à mettre en valeur :

a. le point de départ du raisonnement de Kant : 2 tendances naturelles à la fois à s’associer et à se séparer des autres.
La première est liée au développement de soi, de sa puissance (« il se sent plus qu’homme »). La seconde a pour cause l’égoïsme, cad l’intérêt individuel (« tout diriger en son sens »).

b. la notion de résistance : résistance aux autres (à leur égoïsme) en l’occurence. La résistance s’oppose à la paresse. C’est parce qu’un homme ne veut pas être dominé par autrui que par anticipation il développe ses qualités, surmontant ainsi sa paresse naturelle. On peut donc dire que le développement de ses qualités est forcé : on lui extorque, sous la menace de la domination par autrui.

c. c’est au final la notion de rivalité qui rend le mieux compte du texte ici. Elle est le principe qui explique le développement des qualités humaines, et donc de la culture. Mais justement : cela ne doit-il pas nous inquiéter ? N’est-ce pas une façon de justifier des conduites (égoïstes, agressives) que la morale condamne ?

le 2nd moment porte sur le paradoxe du texte, savoir le fait que nous devions le développement de nos dispositions naturelles aux « qualités d’insociabilités » (« humeur peu conciliante, vanité, appétit insatiable, etc.)

Ce qui est à mettre en valeur :

a. l’exemple des bergers d’Arcadie : il est clairement ironique. Kant se moque ici de la thèse selon laquelle, au nom de la morale et des qualités de sociabilité, les hommes devraient renoncer à toute attitude égoïste. On peut associer cette thèse à J.J.Rousseau pour qui la socialisation, parce qu’elle est cause de comparaison et de rivalité incessante, est source de corruption morale.
Or, cette thèse a pour conséquence selon Kant d’empêcher le développement de la culture (« les talents resteraient à jamais enfouis en germe »), l’absence de rivalité entraînant celle de résistance et de développement. Or, sans culture, l’existence humaine n’a pas plus  de valeur que celle d’un animal (« les agneaux qu’ils font paître »).

b. la valorisation de l’égoïsme : il importe ici de souligner son caractère paradoxal. Ne pas commettre de contresens : Kant ne défend pas la thèse que l’égoïsme soit bon en lui-même d’un point de vue moral. Au contraire, il le juge « peu sympathique ». Il est simplement une motivation puissante donc efficace pour le développement de la culture.
On peut néanmoins se demander dans quelle mesure cette valorisation de l’égoïsme, de l’insociabilité humaine, tout en étant au principe de son développement culturel, ne fait pas courir un risque de destruction de la société. Quelles limites faut-il donner à cette valorisation de la compétition individuelle (scolaire, professionnelle, scientifique, politique, artistique, etc) ?

Ce contenu a été publié dans autrui, corrigés, L'étude de texte, la culture, la nature, la société, Textes, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire