texte de Kant : l’art est distinct de la nature, de la science et du métier.

« 1. L’art est distingué de la nature, comme le «faire» l’est de l’«agir » ou «causer» en général; et le produit ou la conséquence de l’art se distingue en tant qu’œuvre du produit de la nature en tant qu’effet.

En droit on ne devrait appeler art que la production par liberté, c’est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement de ses actions. On se plaît à nommer une œuvre d’art le produit des abeilles (les gâteaux de cire régulièrement construits), mais ce n’est qu’en raison d’une analogie avec l’art; en effet, dès que l’on songe que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion proprement rationnelle, on déclare aussitôt qu’il s’agit d’un produit de leur nature (de l’instinct), et c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art. Lorsqu’en fouillant un marécage on découvre, comme il est arrivé parfois, un morceau de bois taillé [sculpté], on ne dit pas que c’est un produit de la nature, mais de l’art; la cause productrice de celui-ci a pensé à une fin, à laquelle l’objet doit sa forme. On discerne d’ailleurs un art en toute chose, qui est ainsi constituée, qu’une représentation de ce qu’elle est a dû dans sa cause précéder sa réalité (même chez les abeilles), sans que toutefois cette cause ait pu précisément penser l’effet; mais quand on nomme simplement une chose une œuvre d’art, pour la distinguer d’un effet naturel, on entend toujours par là une œuvre de l’homme.

2. L’art, comme habileté de l’homme, est aussi distinct de la science (comme pouvoir l’est de savoir), que la faculté pratique est distincte de la faculté théorique, la technique de la théorie (comme l’arpentage de la géométrie).. Et de même ce que l’on peut, dès qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art. Seul ce que l’on ne possède pas l’habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l’art. Camper(1) décrit très exactement comment la meilleure chaussure doit être faite, mais il ne pouvait assurément pas en faire une(2).

3. L’art est également distinct du métier; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il ne pouvait obtenir de la finalité (réussir) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité, qui est en elle-même désagréable (pénible) et qui n’est attirante que par son effet (par exemple le salaire), et qui par conséquent peut être imposée de manière contraignante. »

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790), § 43, trad. A. Philonenko, Librairie philosophique J. Vrin, 1993, pp. 198-200.

Notes : 1) Petrus Camper : anatomiste hollandais (1722-1789). 2) Dans mon pays l’homme du commun à qui l’on propose un problème tel que celui de l’œuf de Christophe Colomb, dit : «Ce n’est pas de l’art il ne s’agit que d’une science ». C’est-à-dire : si on le sait, on le peut : il en dit autant de tous les prétendus arts de l’illusionniste. En revanche il ne répugnera pas à nommer art l’adresse du danseur de corde (note de Kant).

 

 

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