Texte de Kant : doute et procédé critique.

« Il y a un principe du doute consistant dans la maxime de traiter les connaissances de façon à les rendre incertaines et à montrer l’impossibilité d’atteindre à la certitude. Cette méthode de philosophie est la façon de penser sceptique ou le scepticisme. […]

Mais autant ce scepticisme est nuisible, autant est utile et opportune la méthode sceptique, si l’on entend seulement par là la façon de traiter quelque chose comme incertain et de le conduire au plus haut degré de l’incertitude dans l’espoir de trouver sur ce chemin la trace de la vérité. Cette méthode est donc à proprement parler une simple suspension du jugement. Elle est fort utile au procédé critique par quoi il faut entendre cette méthode de philosophie qui consiste à remonter aux sources des affirmations et objections, et aux fondements sur lesquels elles reposent, méthode qui permet d’espérer atteindre à la certitude. »

Kant, Logique, trad. L. Guillermit, Vrin, 1970, p. 94.

1- Soit le texte de Kant ci-dessus :

a) Donnez le problème et l’idée principale du texte : la difficulté qu’examine Kant et la solution qu’il propose.

Le problème que Kant examine est celui de l’usage du doute. Il oppose clairement un 1er usage, jugé nuisible, qui vise à rendre incertaines toutes les connaissances, à un 2nd usage, jugé lui utile et opportun, qui fait du doute un moment d’une méthode dont le but est de parvenir à la vérité.

Si l’on devait formuler le problème du texte à la façon d’un sujet de dissertation (ce qui n’est pas obligé..), nous pourrions dire : douter, pour rechercher la vérité ou bien pour y renoncer ?

La thèse de Kant est clairement expliquée à l’aide de jugements de valeurs : le 1er doute est nuisible, le second utile. Il existe donc pour Kant un doute utile, méthodique, dont l’usage est nécessaire à la recherche et l’établissement de la vérité.

b) Donnez les différentes étapes du texte. Vous aurez à coeur de préciser pour chacune d’elles : le contenu logique de chaque étape (s’il s’agit d’une définition, distinction, opposition, généralisation, exemple, image, raisonnement, etc.)le contenu philosophique de chaque étape : l’intérêt philosophique de ce qui est dit par rapport au problème posé.

Le texte se laisse aisément diviser en 2 moments qui correspondent pour l’essentiel aux 2 paragraphes.

Le 1er moment contient la définition du scepticisme. Il est une méthode de philosophie qui utilise de façon systématique (idée de principe) le doute afin d’établir qu’il n’y a aucune proposition certaine. [C’est là une référence très claire au scepticisme antique de Pyrrhon ou Sextus Empiricus]. Le doute ici est destructeur des connaissances. Au début du paragraphe suivant, Kant formule le jugement que ce doute est nuisible.

Le 2nd moment entend au contraire montrer qu’il existe un autre usage du doute jugé utile et opportun. Il est défini comme une méthode qui consiste à remettre en cause la certitude des propositions afin de mieux établir leur vérité (pour celles qui résistent au doute). Kant qualifie ce doute de simple suspension du jugement, soit un refus provisoire de se prononcer sur la vérité d’un énoncé, tant qu’il n’a pas été soumis à la critique.

Pour terminer, Kant affirme que cette méthode permet de dégager les fondements des affirmations et par ce moyen, permet d’établir des certitudes, ou du moins espérer le faire. Il s’agit donc d’un doute constructeur de connaissances.

2) Soit le sujet suivant : Le doute est-il une force ou une faiblesse ? 

a) Procédez à l’analyse complète et détaillée du sujet. 

Il s’agit d’une question fermée qui se présente comme une alternative. La question porte sur le doute, qui est examiné ici via 2 termes opposés, force et faiblesse. Le 1er est clairement mélioratif, le second péjoratif. 

Le terme de force appliqué au doute : il serait une ressource qui permet de s’imposer, un moyen d’action efficace qui permet d’atteindre son but. Associée à la faiblesse, le terme de force est mélioratif. Mais attention : la force est une notion ambivalente qui permet aussi bien de construire (c’est l’énergie de celui qui construit)  que de détruire (dans ce dernier sens, elle est souvent associée à la violence et à la contrainte).

Le terme de faiblesse est péjoratif. Est faible celui qui est sans force, sans puissance et qui donc subit plus qu’il n’agit. Dire qu’il est une faiblesse fait du doute la marque d’une impuissance, d’une insuffisance, celle des connaissances et de la capacité à connaître en général.

On peut bien sûr raisonner de la même manière que précédemment et faire de la faiblesse un atout paradoxal : on peut se réjouir de la faiblesse des méchants ! Elle est une « bonne chose » à nos yeux. Mais faire de la faiblesse est un avantage est plus difficile que de condamner les usages violents de la force.

Douter : état naturel de l’esprit qui s’interroge, à des degrés différents, sur la vérité, le bien-fondé, l’intérêt d’une proposition (opinion, croyance, constat, jugement, connaissance, etc). Le doute relève ici de la réflexion, sur le mode interrogatif. Il est un moment de la réflexion. C’est de ce doute dont parle Kant ici.

Mais le doute est aussi l’expression d’une incertitude plus ou moins importante, d’une hésitation ou d’un refus à se prononcer ou à agir. Il est vécu alors comme que chose de subi, un état d’impuissance. 

En philosophie, 2 figures du doute (entre autres) sont célèbres :
. celle des sceptiques grecs anciens. Leur doute est définitif et vise clairement à établir l’impossibilité de connaître avec certitude. C’est le scepticisme au sens strict. Il a pour avantage, selon ses défenseurs, de nous prémunir contres les erreurs de jugement, les attitudes dogmatiques. Il permet d’atteindre un état d’équilibre qui conduit à la sagesse, la sérénité. On en trouve des échos chez Montaigne ou David Hume.
. celle de Descartes, qui est à la fois radical et méthodique. Radical, le doute cartésien s’attaque aux connaissances à la racine et les rejette toutes; méthodique, il n’est pas définitif, il vise au contraire à édifier de nouveau, sur des bases solides, tout le système de la connaissance. 

b) Quel problème philosophique pose-t-il ?

Ce qu’il faut éviter : un pour/contre sur le doute, avec au final un solde dont on se demande s’il est positif ou négatif. Idem d’une approche qui se limiterait à une étude de cas. Cela ne permet pas de penser le problème dans son unité : en clair, le concept du doute n’est pas correctement pensé de cette façon.

Reprenons le sujet. Le problème est celui de la nature du doute. Il commencera donc par : Le doute est-il …  ? Mais quoi mettre à la suite ?

Nous voyons qu’il ya a deux façons de douter, l’une active qui consiste à s’interroger activement, l’autre passive qui rend hésitant. Dans le 1er usage du doute, il est une puissance d’agir, dans le second une impuissance subie.

Nous avons donc un problème de la forme suivante : le doute est-il un moment utile de la réflexion ou bien au contraire un état d’incertitude qui nous paralyse ?

Un pas de plus, qui précise la notion du doute et relie mieux ces 2 aspects du doute : la remise en cause de ses connaissances et de ses certitudes est-elle un avantage pour la réflexion et pour la vie, ou bien au contraire une pratique nuisible et stérile ?

c) Donnez un plan argumenté et détaillé de ce que serait votre dissertation sur ce sujet.

(NB : on a cherché ici à donner des arguments accessibles à une personne qui n’est pas forcément instruite de références philosophiques.)

Un plan en 3 parties :

La 1ère partie : elle va chercher à comprendre ce qu’est le doute lorsqu’il est subi, vécu comme un état d’impuissance.

La 2ème partie : elle va mettre mettre en valeur une pratique active du doute, manifester sa puissance.

La 3ème partie : elle va pousser plus loin la réflexion et problématiser la notion de doute.

1ère partie : Le doute est un état d’impuissance.

a) La personne qui doute vit un état de mal-être, d’impuissance qui paralyse. Sentiment d’être un ignorant et un incapable. L’action de douter entraîne une perte de confiance en soi.

Ex : douter de ses capacités, de son orientation.

Le doute, manifestation de peurs, d’angoisses inconscientes ? 

b) Douter de soi et/ou d’autrui rend problématique le lien social, familial, humain.

Ex : douter de l’honnêteté de son associé, des compétences de son médecin, de la fidélité de son partenaire, etc.

c) Douter signifie ignorer, être incertain. On ne peut donc rien fonder sur le doute, ni une vérité, ni une décision.

Aucune vérité : c’est la mise en péril de tous les savoirs, de toutes les décisions.

Ex : du relativisme en histoire au négationisme; l’impossibilité de rendre justice.

Aucune décision :  on ne peut demeurer éternellement incertain. Or, le doute rend problématique la décision donc l’action.

Ex : difficulté à saisir l’opportunité qui se présente; difficulté à régler les conflits.

2ième partie : la force du doute

a) Il est préférable de ne pas agir plutôt que de mal agir. Mieux : repousser la décision et prendre le temps de réfléchir. Le doute ici s’avère utile, car il met nos connaissances/convictions à l’épreuve.

Il est d’ailleurs pertinent de douter de l’urgence réelle de décider, et préférer ne pas se précipiter.

Ex : la bonne décision en justice est celle qui laisse une place, cad un temps au doute. Justice lente/injustice rapide.

b) Par ailleurs, il est possible d’adapter l’usage du doute au temps de l’action, et même d’anticiper sur l’imprévisible.

Ex : les règles de la morale provisoire de Descartes. 

c) Le doute est un moment de la recherche, le moment critique; il est une manifestation de l’intelligence, de la réflexion.

Référence : on retrouve ici l texte de Kant.

Le doute est le moyen de se forger une pensée autonome, un esprit libre.

Ex : se débarrasser des préjugés de son temps, de son milieu.

3ième partie : problématisation de la force du doute.

a) Dans son texte, Kant parle d’un espoir d’atteindre la certitude à l’aide du doute. Mais cet espoir est-il fondé ? L’usage positif du doute ne mène-t-il le penseur plus loin qu’il ne le voudrait ? Si le doute est la reconnaissance de son ignorance, il est alors impossible de prédire qu’il nous permettrait d’atteindre une vérité. 

Ex : le doute en l’existence du divin, s’il n’est pas feint, est potentiellement la perte de la foi.

b) Tout d’ailleurs doit-il être mis à l’épreuve du doute ? Un esprit critique est-il nécessairement un esprit suspicieux ? Ne faut-il ici pas douter des intentions d’un doute systématique ? 

Ex : le doute de la personne jalouse peut dissimuler son incapacité à faire confiance à ou son désir de maîtriser l’être aimé.

N’y a-t-il pas dans l’existence humaine une place pour la confiance en soi, en autrui ?

c) Le problème n’est-il pas celui de l’usage du doute ? Ne faut-il pas distinguer entre un usage réfléchi et un autre irréfléchi du doute ? A quelle condition alors un doute est-il souhaitable ? Le doute ne doit-il pas être méthodique, cad suivre une méthode d’investigation ?

ex : la notion de preuve recevable -ou non- dans les différentes sciences.

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