texte de K.R.Popper : société close et société ouverte.

« J’appelle société close la société magique ou tribale, et société ouverte, celle où les individus sont confrontés à des décisions personnelles.

Une société close typique peut être comparée à un organisme, et la théo­rie biologique de l’État peut, dans une large mesure, lui être appliquée. On peut, en effet, la rapprocher d’un troupeau dont la cohésion est maintenue par des liens comme la parenté, la vie commune, la joie ou la douleur. Les rapports sensoriels: toucher, odorat ou vue, y prédominent encore sur les rapports sociaux plus abstraits, comme les échanges ou la répartition du tra­vail. La théorie organique de l’État peut se concevoir dans le cas d’une société close parce que la dépendance des membres à l’ensemble y est déter­minée par des règles immuables, comme dans un organisme vivant. Elle ne se conçoit pas dans le cas de la société ouverte, caractérisée par une rivalité entre ses membres pouvant aller jusqu’à la lutte de classes.[…]

Du fait même de la perte de son caractère organique, une société ouverte risque de s’acheminer progressivement vers une « société abstraite ». Elle peut en effet cesser, dans une large mesure, d’être un véritable rassemble­ment d’individus. Imaginons, au prix d’une certaine exagération, une société où les hommes ne se rencontrent jamais face à face, où les affaires sont traitées par des individus isolés communiquant entre eux par lettres ou par télégrammes, se déplaçant en voiture fermée et se reproduisant par insé­mination artificielle: pareille société serait totalement abstraite et déperson­nalisée. Or, la société moderne lui ressemble déjà sur bien des points. Dans une ville, les piétons se croisent mais s’ignorent, les membres d’un syndicat portent une carte et paient une cotisation mais peuvent ne jamais se connaître. Beaucoup d’individus ont peu ou pas de contacts humains et vivent dans l’anonymat et l’isolement. »

[Karl Raimund Popper, La Société ouverte et ses ennemis, (1945), tome I, L’Ascendant de Platon, Seuil, 1979, pp. 142-143.]

La distinction des 2 sociétés :

la société close a pour modèle l’organisme, soit l’organisation naturelle du vivant. Le vivant se présente à nous comme s’il était animé d’une fin : celle de maintenir et perpétuer sa vie.

Ce qui est constitutif du lien : la proximité biologique et physique, les sentiments (plaisir et souffrance).  Ceux qui me ressemblent, ceux qui partagent mon existence, ceux qui ont les mêmes sentiments (à distinguer des valeurs !). Les notions associées : liens du sang, liens générations, patrie, nation. Imaginaire des racines.

Théorie de l’Etat associée à cette conception : biologique. L’Etat assure le fonctionnement ordonné de la société selon une fin, sa perpétuation/reproduction. D’où le souci de garantie l’unité en interne du « corps » social (image du corps) contre toute tentative d’autonomie d’une partie de ce corps, et son hostilité en externe à ce qui lui est étranger (imaginé comme non-soi, parasite, maladie).

Ce qu’il faut ajouter : Popper qualifie cette société de « magique ». Cet adjectif est la marque de l’irrationnel. La société close ne favorise pas la discussion rationnelle, critique, toujours susceptible de diviser le « corps ». D’où une tendance à l’autoritarisme, au culte du chef auréolé de pouvoirs divins.

la société ouverte aurait pour modèle l’artefact, la construction d’une structure à l’aide de différentes pièces qui existent pour elles-mêmes et ne sont pas réductibles à être les parties d’un tout.

Ce qui est constitutif du lien alors : les différents intérêts à se lier, les formes rationnelles de l’échange et du lien. Les notions à associer : contrat, loi, intégration.

Le lien social est pensé de façon rationnelle, juridique par ex. Cela exclut les sentiments plus ou moins conscients d’appartenance (tribale), de l’identité collective naturelle. D’où le refus de la violence, et la valorisation de la discussion.

Théorie de l’Etat associée : des institutions régulatrices qui visent à maintenir l’unité de la société tout en préservant la liberté individuelle (de croire, de posséder, d’aimer,..). D’où des conceptions dites libérales de l’Etat, basée sur le principe de la séparation des pouvoirs. Le désaccord est organisé de façon à éviter le pouvoir autoritaire nuisible à la liberté individuelle. Des systèmes parlementaires, avec une pluralité de partis, des journaux libres, des corps intermédiaires comme les syndicats par ex.

les sociétés ouvertes sont-elles menacées de dissolution ?

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