texte de Jean-Jacques Rousseau : les philosophes sont dangereux.

« Je demanderai seulement: qu’est-ce que la philosophie? Que contiennent les écrits des philosophes les plus connus? Quelles sont les leçons de ces amis de la sagesse? A les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant, chacun de son côté, sur une place publique: Venez à moi, c’est moi seul qui ne trompe point? L’un prétend qu’il n’y a point de corps et que tout est en représentation. L’autre, qu’il n’y a d’autre substance que la matière ni d’autre dieu que le monde. Celui-ci avance qu’il n’y a ni vertus ni vices, et que le bien et le mal moral sont des chimères. Celui-là, que les hommes sont des loups et peuvent se dévorer en sûreté de conscience (1). Ô grands philosophes! que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos enfants ces leçons profitables; vous en recevriez bientôt le prix, et nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu’un de vos sectateurs.

Voilà donc les hommes merveilleux à qui l’estime de leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie, et l’immortalité réservée après leur trépas! Voilà les sages maximes que nous avons reçues d’eux et que nous transmettrons d’âge en âge à nos descendants. Le paganisme, livré à tous les égarements de la raison humaine, a-t-il laissé à la postérité rien qu’on puisse comparer aux monuments honteux que lui a préparés l’imprimerie, sous le règne de l’Evangile? Les écrits impies des Leucippe et des Diagoras sont péris (2) avec eux. On n’avait point encore inventé l’art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain. Mais, grâce aux caractères typographiques (3) et à l’usage que nous en faisons, les dangereuses rêveries des Hobbes et des Spinoza resteront à jamais. Allez, écrits célèbres dont l’ignorance et la rusticité de nos pères n’auraient point été capables; accompagnez chez nos descendants ces ouvrages plus dangereux encore d’où s’exhale la corruption des moeurs de notre siècle, et portez ensemble aux siècles à venir une histoire fidèle du progrès et des avantages de nos sciences et de nos arts. S’ils vous lisent, vous ne leur laisserez aucune perplexité sur la question que nous agitons aujourd’hui: et à moins qu’ils ne soient plus insensés que nous, ils lèveront leurs mains au ciel, et diront dans l’amertume de leur coeur: « Dieu tout-puissant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous des lumières et des funestes arts de nos pères, et rends-nous l’ignorance, l’innocence et la pauvreté, les seuls biens qui puissent faire notre bonheur et qui soient précieux devant toi .  »

J.J. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 2ième partie.

  1. L’un : Berkeley. L’autre : Spinoza. Celui-ci : La Mettrie. Celui-là : Hobbes.
  2. Démocrite avait eu Leucippe pour maître, et pour disciple Diagoras, appelé aussi l’athée.
  3. 3. Note de Rousseau : A considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l’avenir par le progrès que le mal fait d’un jour à l’autre, on peut prévoir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs Etats qu’ils en ont pris pour l’y introduire. Le sultan Achmet, cédant aux importunités de quelques prétendus gens de goût, avait consenti d’établir une imprimerie à Constantinople. Mais à peine la presse fut-elle en train qu’on fut contraint de la détruire et d’en jeter les instruments dans un puits. On dit que le calife Omar, consulté sur ce qu’il fallait faire de la bibliothèque d’Alexandrie, répondit en ces termes: Si les livres de cette bibliothèque contiennent des choses opposées à l’Alcoran, ils sont mauvais et il faut les brûler. S’ils ne contiennent que la doctrine de l’Alcoran, brûlez-les encore: ils sont superflus. Nos savants ont cité ce raisonnement comme le comble de l’absurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand à la place d’Omar et l’Evangile à la place de l’Alcoran, la bibliothèque aurait encore été brûlée, et ce serait peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre pontife.
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