texte de Jankélévitch : des façons de dire la vérité.

“Toute vérité n’est pas bonne à dire; on ne répond pas à toutes les questions, du moins on ne dit pas n’importe quoi à n’importe qui; il y a des vérités qu’il faut manier avec des précautions infinies, à travers toutes sortes d’euphémismes (1), et d’astucieuses périphrases (2); l’esprit ne se pose sur elles qu’en décrivant de grands cercles, comme un oiseau. Mais cela est encore peu dire : il y a un temps pour chaque vérité, une loi d’opportunité qui est au principe même de l’initiation; avant il est trop tôt, après il est trop tard (…) Ce n’est pas tout de dire la vérité, “toute la vérité”, n’importe quand, comme une brute : l’articulation de la vérité veut être graduée; on l’administre comme un élixir puissant et qui peut être mortel, en augmentant la dose chaque jour, pour laisser à l’esprit le temps de s’habituer. La première fois, par exemple, on racontera une histoire; plus tard on dévoilera le sens ésotérique (3) de l’allégorie. C’est ainsi qu’il y a une histoire de saint Louis pour les enfants, une autre pour les adolescents et une troisième pour les chartistes (4), à chaque âge sa version; car la pensée, en mûrissant, va de la lettre à l’esprit et traverse successivement des plans de vérité de plus en plus ésotériques. Aux enfants le lait des enfants, aux adultes le pain substantiel des forts.”

Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, 1964, Éd. Flammarion, collection Champs.

Notes : 1- Euphémisme : procédé du discours qui consiste à atténuer ou à adoucir ce que l’on a à dire. 2- Périphrase : procédé du discours qui permet d’évoquer un mot ou une idée sans les nommer explicitement. 3- ésotérique : Le sens ésotérique de l’allégorie: la signification profonde de l’histoire. 4- les chartistes : les élèves de l’École des Chartes. Ceux qui peuvent s’intéresser aux aspects juridiques et institutionnels de l’histoire de Saint Louis.

Faut-il toujours dire la vérité ?  Soit : faut-il toujours être sincère ? Ou bien alors : a-t-on le droit de mentir ? On considérera ces 2 propositions comme équivalentes, même si cela est discutable.
On peut faire remarquer par ex. que se taire, qui est une façon de ne pas dire la vérité, n’est pas mentir pour autant. Le mensonge par omission ne serait pas un mensonge : omettre de dire n’est pas mentir qui suppose une affirmation. C’est là tout un débat (que nous ne mènerons pas ici car notre sujet principal est le texte).
On peut le simplifier de la façon suivante : l’acte de se taire, lorsqu’il est effectué de façon délibéré et surtout intéressé est l’équivalent d’un mensonge « par affirmation », car il contrevient à l’obligation morale d’aider son prochain et cela, non par respect de sa liberté, mais par pur intérêt personnel.

Reprenons notre question : faut-il toujours être sincère ? Cette question a deux réponses classiques :

– la 1ère est qu’il faut toujours l’être. Toujours ici est à prendre au sens fort : être sincère tout le temps, avec tout le monde, quel que soit le sujet. La sincérité serait un impératif moral universel et nécessaire, catégorique. Cette position est celle de Kant.

– la 2nde est qu’il ne faut pas toujours l’être. Mais les raisons sont de nature variée :
. soit l’on ment parce que cela nous cause du tort, à nous principalement. C’est mentir dans son intérêt, ce qui est très commun et passe généralement pour immoral.
. soit parce que cela cause injustement du tort à autrui. Le fait que ce tort soit injuste est important. Dire la vérité sur une escroquerie cause du tort à l’escroc, mais cela n’est pas injuste. Le mensonge ici est défendu au nom du bien d’autrui mais aussi et surtout au nom du juste, qui peut prendre la forme du droit. C’est la position de Benjamin Constant :

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible […]. Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui ».
B.Constant, Des réactions politiques, 1797.

On sait que Kant a répondu à Constant en problématisant la notion de droit à la vérité et le principe selon lequel un homme se donnerait la liberté de décider si l’on a droit ou non à la vérité. Effectivement, si décider du droit à la vérité que possède autrui est une affaire strictement subjective, est-ce encore un droit ?

L’intérêt du texte de Jankélévitch dans ce débat est qu’il problématise la notion même de « dire la vérité ». Il nous rappelle que la sincérité en plus et avant d’être une obligation morale est liée à un discours et donc une situation langagière, un ensemble d’énoncés, de mots, une relation humaine au sens large.

On peut distinguer 2 parties dans le texte :

  • la 1ère problématise la notion de sincérité comme acte de communication.
    Elle commence par l’affirmation d’une thèse (la 1ère phrase) qu’elle va ensuite justifier mais aussi nuancer : c’est le sens des termes « du moins ». L’intérêt du texte est là. Jankélévitch rappelle que l’acte de dire la vérité est d’abord un acte de dire, cad une situation de communication  :
    . qui a lieu à un moment donné, et selon une certaine durée,
    . avec des personnes précises,
    . qui porte sur des objets particuliers
    . et qui s’effectue à l’aide d’une langue précise, avec un ton donné, etc.

“Toute vérité n’est pas bonne à dire; on ne répond pas à toutes les questions, du moins on ne dit pas n’importe quoi à n’importe qui; il y a des vérités qu’il faut manier avec des précautions infinies, à travers toutes sortes d’euphémismes (1), et d’astucieuses périphrases (2); l’esprit ne se pose sur elles qu’en décrivant de grands cercles, comme un oiseau. Mais cela est encore peu dire : il y a un temps pour chaque vérité, une loi d’opportunité qui est au principe même de l’initiation; avant il est trop tôt, après il est trop tard (…)

Au delà de l’intention d’être sincère, il faut se poser les questions « pratiques » de la communication : comment, avec qui, quoi, quand, avec quels mots, sur quel ton, etc. L’obligation morale de la sincérité est louable mais elle ne suffit pas : les détails pratiques de la communication ne sont pas en réalité de simples détails. Ils donnent un corps, une réalité à l’intention. C’est par eux que nous sommes sincères.
La prise en compte de la situation de communication a une conséquence : il y a plusieurs façons d’être sincère et certaines sont plus réfléchies, plus prudentes, plus délicates que d’autres. La sincérité n’est pas la seule obligation : il y a aussi l’efficacité de l’acte, d’où le choix du moment, des mots en fonction de la personne et du sujet.
Il y aussi le respect des sensibilités, car la sincérité ne doit pas être une manifestation d’agressivité. C’est ce que nous allons développer en 2ième partie.

  • la 2ième partie problématise la notion de sincérité en la soumettant à l’obligation de respect de la personne.

Le sens commun affirme que seule la vérité blesse, mais c’est faux. Il y a des vérités qui nous sont indifférentes et des mensonges blessants. Ce qui est vrai, c’est que la croyance en la vérité d’un propos – la nôtre et celle de celui qui parle- augmente l’effet qu’il a sur nous. La sincérité a donc un impact sur notre sensibilité. Et cela la personne sincère doit en tenir compte si elle ne veut pas être brutale.

Ce n’est pas tout de dire la vérité, “toute la vérité”, n’importe quand, comme une brute : l’articulation de la vérité veut être graduée; on l’administre comme un élixir puissant et qui peut être mortel, en augmentant la dose chaque jour, pour laisser à l’esprit le temps de s’habituer. La première fois, par exemple, on racontera une histoire; plus tard on dévoilera le sens ésotérique (3) de l’allégorie. C’est ainsi qu’il y a une histoire de saint Louis pour les enfants, une autre pour les adolescents et une troisième pour les chartistes (4), à chaque âge sa version; car la pensée, en mûrissant, va de la lettre à l’esprit et traverse successivement des plans de vérité de plus en plus ésotériques. Aux enfants le lait des enfants, aux adultes le pain substantiel des forts.”

C’est le thème de la dose au delà de laquelle le remède est pire que le mal. On sait qu’en grec, le terme pharmakon désigne à la fois le médicament et le poison. Or la sincérité, si elle est une obligation morale, ne doit pas être le prétexte à la brutalité. On n’est pas sincère pour blesser. La conséquence de cela est qu’il faut être sincère et respectueux de la sensibilité de la personne à laquelle on s’adresse, de sa force ou capacité à supporter ce qui lui est dit.
Car, et c’est le terme final de notre explication, la vérité :
– n’est pas toujours supportable. Elle  peut être terrible, destructrice, mortelle. Ce que nous révèle à leur façon les personnages de tragédie.
– n’est pas une chose qui se donne ou se refuse : elle s’approche. En ce sens, il y a des « plans de vérité » qui sont autant d’approches différentes de la vérité et autant de façon de l’exprimer. Il n’y a donc pas une mais des façons d’être sincère.

Pour vraiment en terminer avec ce texte, il est intéressant de relever son travail d’écriture : . l’usage d’un vocabulaire varié et précis (euphémisme, périphrase, opportunité, initiation, graduation, etc. ) ,
. des images finement choisies (le vol de l’oiseau en cercles, l’élixir, le lait et le pain)
. un exemple, celui des différentes histoires de Saint Louis.
L’auteur nous donne la preuve par l’exemple des possibilités variées du langage de dire la vérité.

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