Texte de J.S. Mill : le bonheur n’est pas la satisfaction.

  « Croire qu’en manifestant une telle préférence (pour le sens de la dignité), on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction [content]. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit, le monde étant fait comme il l’est, est un bonheur imparfait.  Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées.  Il vaut mieux être un homme insatisfait [dissatisfied] qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait.  Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur.  L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés.

  On peut objecter que bien des gens qui sont capables de goûter les plaisirs supérieurs (intellectuels esthétiques et éthiques) leur préfèrent à l’occasion, sous l’influence de la tentation, les plaisirs inférieurs (du corps ou des plaisirs de la domination narcissiques)  Mais ce choix n’est nullement incompatible avec l’affirmation catégorique de la supériorité intrinsèque des plaisirs supérieurs.  Souvent les hommes, par faiblesse de caractère, font élection du bien le plus proche, quoiqu’ils sachent qu’il est le moins précieux; et cela, aussi bien lorsqu’il faut choisir entre deux plaisirs du corps qu’entre un plaisir du corps et un plaisir de l’esprit.  Ils recherchent les plaisirs faciles des sens au détriment de leur santé, quoiqu’ils se rendent parfaitement compte que la santé est un bien plus grand.  On peut dire encore qu’il ne manque pas de gens qui sont, en débutant dans la vie, animés d’un enthousiasme juvénile pour tout ce qui est noble, et qui tombent, lorsqu’ils prennent de l’âge, dans l’indifférence et l’égoïsme. []
Mais je ne crois pas que ceux qui subissent cette transformation très commune choisissent volontairement les plaisirs d’espèce inférieure plutôt que les plaisirs supérieurs.  Je crois qu’avant de s’adonner exclusivement aux uns, ils étaient déjà devenus incapables de goûter les autres.  L’aptitude à éprouver les sentiments nobles est, chez la plupart des hommes, une plante très fragile qui meurt facilement, non seulement sous l’action de forces ennemies, mais aussi par simple manque d’aliments; et, chez la plupart des jeunes gens, elle périt rapidement si les occupations que leur situation leur a imposées et la société dans laquelle elle les a jetés, ne favorisent pas le maintien en activité de cette faculté supérieure.  Les hommes perdent leurs aspirations supérieures comme ils perdent leurs goûts intellectuels, parce qu’ils n’ont pas le temps ou l’occasion de les satisfaire; et ils s’adonnent aux plaisirs inférieurs, non parce qu’ils les préfèrent délibérément, mais parce que ces plaisirs sont les seuls qui leur soient accessibles, ou les seuls dont ils soient capables de jouir un peu plus longtemps.  On peut se demander si un homme encore capable de goûter également les deux espèces de plaisirs a jamais préféré sciemment et de sang-froid les plaisirs inférieurs; encore que bien des gens, à tout âge, se soient épuisés dans un vain effort pour combiner les uns et les autres. »

J.S.Mill, L’utilitarisme, chap.II, p.53-55 éd. Champs Flammarion.

Exercice :

– distinguer le bonheur du simple contentement. Quel est le critère utilisé ? Est-ce affaire de connaissance ? de nature ? de supériorité de certains plaisirs ?
– se demander si l’on aimerait être un animal satisfait (le choix de l’animal est laissé libre).

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