texte de J. Rancière : la communauté politique est une communauté du litige.

Pour Jacques Rancière, la politique n’est pas le savoir du gouvernement ni son exercice. Elle est l’autre nom de la démocratie. Elle commence quand l’ordre social de la domination est interrompu par l’apparition du démos qui s’identifie au tout de la communauté. C’est là son tort fondamental, qui fait de la communauté ainsi instaurée une communauté litigieuse, et de la politique une logique du désaccord, de la mésentente.

« Le peuple, ce n’est rien d’autre que la masse indifférenciée de ceux qui n’ont aucun titre positif – ni richesse, ni vertu – mais qui pourtant se voient reconnaître la même liberté que ceux qui les possèdent. Les gens du peuple en effet sont simplement libres comme les autres. Or c’est de cette simple identité avec ceux qui par ailleurs leur sont en tout supérieurs qu’il font un titre spécifique. Le démos (1) s’attribue comme part propre l’égalité qui appartient à tous les citoyens. Et, du même coup, cette partie qui n’en est pas une identifie sa propriété impropre aux principes exclusifs de la communauté et identifie son nom – le nom de la masse indistincte des hommes sans qualité – au nom même de la communauté. Car la liberté – qui est simplement la qualité de ce qui n’en n’ont aucune autre – ni mérite, ni richesse – est comptée en même temps comme la vertu commune. Elle permet aux démos c’est-à-dire au rassemblement factuel des hommes sans qualité, de ces hommes qui nous dit Aristote, « n’avaient part à rien » – de s’identifier par homonymie (2) au tout de la communauté. Tel est le tort fondamental, (…) le peuple s’approprie la qualité commune comme qualité propre. [ ]
Ce qu’il apporte à la communauté, c’est proprement le litige (3). Il faut entendre ceci en double sens : le titre qu’il apporte est une propriété litigieuse puisse qu’il ne lui appartient pas en propre. Mais cette propriété litigieuse n’est proprement que l’institution d’un commun-litigieux. La masse des hommes sans propriétés s’identifie à la communauté au nom du tort que ne cessent de lui faire ceux dont la qualité ou la propriété ont pour effet naturel de la rejeter dans l’inexistence de ceux qui n’ont « part à rien ». C’est au nom du tort qui lui est fait par les autres parties que le peuple s’identifie au tout de la communauté. Ce qui est sans part – les pauvres antiques, le tiers-état ou le prolétariat moderne – ne peut en effet avoir d’autre part que le rien ou le tout. Mais aussi c’est par l’existence de cette part des sans-part, de ce rien qui est tout; que la communauté existe comme communauté politique, c’est-à-dire comme divisée par un litige fondamental, par un litige qui porte sur le compte de ses parties avant même de porter sur leurs « droits ». Le peuple n’est pas une classe parmi d’autres. Il est la classe du tort qui fait tort à la communauté et l’institue comme « communauté » du juste et de l’injuste. »

J. Rancière, La Mésentente, Politique et philosophie. éd. Galilée, p.27-28.

Notes : 1. démos signifie peuple en grec. 2. par homonymie : du fait de porter le même nom. 3. un litige est un conflit qui donne lieu à contestation.

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