Texte de J.C. Pariente : le rôle du contexte dans l’interprétation.

  «Soit la phrase : Robert a acheté le Figaro. Cette phrase a par elle­-même un sens, une représentation sémantique est associée à chacun de ses éléments et à leur combinaison. Mais il se trouve que cette représenta­tion est ambiguë puisque la phrase peut signifier soit que Robert a acheté un exemplaire du quotidien, soit qu’il a acheté l’entreprise qui le fabrique. Le lecteur avouera peut-être que, spontanément, il n’envisageait même pas la possibilité de la seconde interprétation. S’il demande pour­quoi, il dira sans doute qu’elle lui paraît peu probable : si rares sont parmi les hommes qu’il connaît et qui se prénomment Robert ceux qui sont susceptibles d’acheter une entreprise de presse qu’il ne voit pas pourquoi il choisirait cette interprétation plutôt que la première, qui a pour elle l’a­vantage de la familiarité (et ce lecteur a raison ; mais il devra aussi cher­cher pourquoi la phrase apparemment synonyme : le Figaro a été vendu à Robert serait elle, plus spontanément considérée comme relative à l’entreprise qu’à un exemplaire du journal, et il sera alors mûr pour la linguis­tique). En fait, le destinataire d’un énoncé retient celle des interprétations de la phrase émise qui lui paraît la plus plausible dans le contexte de l’entretien en cours, et en partant des hypothèses qu’il fait sur le souci d’informativité et sur la sincérité du locuteur. Ce dernier, de son côté, se dispense de préciser qu’il parle de l’entreprise ou d’un exemplaire parce qu’il escompte que, dans le même contexte, l’auditeur ne peut pas faire d’erreur. Bref, chacun calcule et infère […] en prenant en compte ce qu’il croit savoir de l’autre en même temps que les données de la situation d’entretien.

Jean-Claude Pariente, Le Langage, in Notions de philosophie, t. 1, Éd. Gallimard, colt. «Folio-essais », 1995, pp. 410-411.

Lecture : ce texte est intéressant parce qu’il permet de comprendre de façon simple  le rôle du contexte, et plus généralement ce que l’on appelle à la suite de différents philosophes, le cercle herméneutique.

La situation est la suivante. Il y a une phrase « Robert a acheté le Figaro ». Cette phrase est susceptible de deux interprétations différentes :

– la 1 ère : Robert a acheté un exemplaire du journal quotidien en papier appelé le Figaro.

La 2nde : Robert a acheté l’entreprise de presse qui publie ce journal et qui s’appelle aussi le Figaro.

Pariente note que c’est la première interprétation qui le plus souvent l’emporte. Pourquoi ? La réponse est :

« En fait, le destinataire d’un énoncé retient celle des interprétations de la phrase émise qui lui paraît la plus plausible dans le contexte de l’entretien en cours ».

C’est donc le contexte qui explique pourquoi nous choisissons spontanément la 1ère, parce que c’est le contexte le plus ordinaire. Dans un contexte très différent, celui d’homme d’affaires par exemple, nous aurions peut-être penché pour la 2nde.

Le cercle herméneutique : c’est une notion intéressante mais polémique. Ici, nous nous contenterons d’en saisir le sens le plus simple.

On pourrait le formuler ainsi : la compréhension d’un élément-partie est relative au tout auquel il appartient, et réciproquement, la compréhension de ce tout dépend de celles de ses éléments. Soit le schéma suivant : tout <—> partie.

Ex : la compréhension de la phrase « Robert a acheté le Figaro » selon la 1ère interprétation (la partie) est liée à un contexte (le tout), la compréhension qu’on en a. Mais la phrase, en tant que partie, contribue à son tout à la compréhension du tout (je peux par ex. identifier comme étant le Figaro le journal que je vois sous le bras de Robert. Je vais donc me servir de la phrase pour comprendre d’autres parties du tout, ici ma perception).

Un autre ex : dans un roman, tel passage se comprend en relation avec l’ensemble du livre auquel il appartient. Mais en tant que partie du livre, il aide à comprendre d’autres parties et donc le livre dans son ensemble.

Partie et tout sont solidaires. Ils sont à la fois interprétés et principe d’interprétation.

On peut faire du cercle herméneutique un principe méthodologique, autrement dit une règle à suivre pour la compréhension des choses humaines. C’est alors un cercle vertueux qui permet de préciser/corriger l’interprétation de chaque élément par celles de tous les autres.

C’est par exemple la traduction/compréhension de tout le texte qui permet de mieux traduire/comprendre chaque phrase, et c’est la traduction/compréhension de chaque phrase qui permet de mieux traduire/comprendre l’ensemble du texte

On peut faire du cercle herméneutique un principe méthodologique, autrement dit une règle à suivre pour la compréhension des choses humaines. C’est alors un cercle vertueux qui permet de préciser/corriger l’interprétation de chaque élément par celles de tous les autres.

C’est par exemple la traduction/compréhension de tout le texte qui permet de mieux traduire/comprendre chaque phrase, et c’est la traduction/compréhension de chaque phrase qui permet de mieux traduire/comprendre l’ensemble du texte

Mais il est possible aussi de voir cette circularité comme un défaut essentiel de toute interprétation. Si l’interprétation du tout et de la partie sont solidaires, cela signifie qu’elles se situent dans la même perspective et par conséquent ne saurait corriger les erreurs inhérentes à la perspective elle-même.

Par ex, une personne jalouse va interpréter tel comportement comme une infidélité par rapport au tout qui est son soupçon de jalousie. Et elle va légitimer son soupçon de jalousie en se référant à un ensemble de comportements qu’elle interprète comme des infidélités.

Mais il est possible aussi de voir cette circularité comme un défaut essentiel de toute interprétation. Si l’interprétation du tout et de la partie sont solidaires, cela signifie qu’elles se situent dans la même perspective et par conséquent ne saurait corriger les erreurs inhérentes à la perspective elle-même.

Par ex, une personne jalouse va interpréter tel comportement comme une infidélité par rapport au tout qui est son soupçon de jalousie. Et elle va légitimer son soupçon de jalousie en se référant à un ensemble de comportements qu’elle interprète comme des infidélités.

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