L’Enquête sur l’entendement humain, section II (extrait) : l’origine des idées.

« Rien, à première vue, ne peut paraître plus libre que la pensée humaine, qui non seulement échappe à toute autorité et à tout pouvoir humain, mais que ne contiennent même pas les limites de la nature et de la réalité. Former des monstres et unir des formes et des apparences discordantes, cela ne coûte pas plus de trouble à l’imagination que de concevoir les objets les plus familiers. Tandis que le corps est limité à une seule planète, sur laquelle il se traîne avec peine et difficulté, la pensée peut en un instant nous transporter dans les régions les plus distantes de l’univers ; ou même au-delà de l’univers, dans le chaos illimité où, suppose-t-on, la nature se trouve dans une confusion totale. Ce qu’on n’a jamais vu, ce dont on n’a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir : et il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction.

Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté illimitée, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux ; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu ; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d’un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. »

D.Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section II, Origine des idées. trad. A.Leroy, éd GF, p.64-65

Quelle est l’origine de nos idées ? Comment se forment-elles ? Voilà la question que pose Hume dans cette section. Elle sert un double but. Le premier est d’établir l’origine empirique des idées. David Hume est un philosophe empiriste. Le second est d’utiliser cette nouvelle connaissance pour interroger la nature de nos idées.
Deux cas se présentent alors  : ou bien il est possible de trouver l’expérience (les impressions) à l’origine de l’idée. Le sens de l’idée s’en trouve ainsi éclairé. Ou bien cela n’est pas possible. Celle-ci révèle alors son caractère confus, obscur. Il faut s’en méfier et rejeter toute discussion à son propos.

« Quand donc nous soupçonnons qu’un terme philosophique est employé sans aucun sens ni aucune idée correspondante (comme cela se fait fréquemment), nous n’avons qu’à rechercher de quelle impression dérive cette idée supposée . Si l’on ne peut en désigner une, cela servira à confirmer notre soupçon. » (p.68)

Le projet général est de « bannir tout ce jargon qui s’est emparé si longtemps des raisonnements métaphysiques et les a discrédités ». (p.67) Tels sont les enjeux liés à ce texte. Commençons l’étude.

Nous allons d’abord rapidement donner le sens du 1er puis du 2nd paragraphe. Par la suite, nous préciserons l’usage du vocabulaire humien (le distinction impression/idées) et nous prendrons l’exemple de quelques idées. Nous terminerons par l’examen de la question de la réalité, ce qui permettra de bien comprendre le rôle des impressions chez Hume.

Le sens des 2 paragraphes : simple compréhension du texte.

Le 1er § met en valeur la liberté de la pensée humaine. Elle consiste dans la possibilité de pouvoir s’exercer au delà des limites « de la nature et de la réalité ». Ce pouvoir est celui de l’imagination, qui est un des usages de la pensée.
Ex : il est possible d’imaginer des lieux connus que nous ne percevons pas actuellement. De même, il est possible de concevoir des êtres (des monstres par ex.) ou des lieux (d’autres planètes) qui n’existent pas.

De cela, nous pourrions conclure que la pensée humaine a un pouvoir illimité, sans frein. Mais ce n’est pas le cas. Notons d’abord qu’à la fin du 1er §, Hume note que la pensée ne peut pas concevoir « ce qui implique une absolue contradiction ». Ex : un cercle carré. Mais il y a une autre limite, qui est donnée dans le 2nd §.

Le 2nd § précise en quelle opération consiste tout le pouvoir de la pensée : celle de composer à partir de matériaux qui lui sont fournis par l’expérience sensible. Deux exemples éclairent ce point, ceux de la montage d’or et du cheval vertueux.
Imaginer une montagne d’or consiste en fait à associer deux idées, celle de montagne et celle d’or, cad au final deux impressions élémentaires, 2 expériences sensibles, celle de la montagne et celle de l’or. Il en est de même du cheval vertueux qui associe l’idée du cheval avec celle de la vertu. Ces 2 idées ont leur source dans l’expérience : la vue d’un cheval et la description d’une conduite vertueuse.
La liberté de la pensée n’est donc que de composition ou d’assemblage. Elle dépend de l’expérience sensible pour ses matériaux.

Conséquence : il n’est pas possible d’avoir une idée de ce qui n’est lié à aucune impression. Le meilleur exemple de cette impossibilité est donné par Hume à la p.66 : celui de l’homme privé d’un sens.

« Un aveugle ne peut former aucune notion de couleur; un sourd, aucune notion de son. Rendez à l’un et à l’autre le sens qui leur fait défaut; en ouvrant ce nouveau guichet pour les sensations, vous ouvrez aussi un guichet pour les idées ».

On notera, pour le plaisir de la réflexion, que l’impossibilité s’étend aux goûts et aux passions :

« Un Lapon n’a aucune notion de la saveur du vin. (…) Un homme de moeurs douces ne peut former aucune idée d’une vengeance ou d’une cruauté obstinées ».

Soit, dans les termes de Hume : il n’est pas possible d’avoir l’idée d’une chose si l’on ne possède pas quelque impression de cette chose.

Précisions sur le vocabulaire de Hume.

Hume distingue (p.64) toutes les perceptions de l’esprit en 2 classes, les idées et les impressions :

– les impressions : « Par le terme impression, j’entends donc toutes nos plus vives perceptions quand nous entendons, voyons, touchons, aimons, haïssons, désirons ou voulons ».
Ce qui caractérise les impressions : leur vivacité, leur force. C’est celle des sensations (sens externes) et des passions (sens internes).

Attention ici au terme d’impression, qui est choisi plutôt par défaut : une impression n’est pas une empreinte. Rien à voir ici avec l’imprimerie (l’impression d’une trace sur une feuille). L’impression est seulement une perception ressentie avec vivacité, et c’est tout.

(On peut rapprocher cette définition de l’impression de celle de la croyance, qui se trouve dans la 2ième partie de la section V, p.112 exactement. Voir en particulier le critère de vivacité qui distingue la croyance de la fiction, comme il distingue ici l’impression de l’idée.)

– les idées : ce sont des copies des impressions. Elles viennent donc en second et dépendent d’elles d’une certaine façon. Elles sont moins vives, moins fortes que les impressions.

Ex : la perception que j’ai de la feuille ou de l’écran devant moi est une impression. Elle est vive, comme le sont les sensations. Les idées de feuille ou d’écran elles n’ont pas cette vivacité. Je peux les concevoir indépendamment de toute perception de ces objets. Elles sont des copies d’impression et servent à penser à ces objets (feuille, écran) en général.

Cette distinction entre l’impression et l’idée a quelque chose d’étonnant : il n’y a pas de différence de nature entre les deux, seulement une différence de vivacité, de force. Cela implique que la différence qu’il y a entre une montagne de pierre que je perçois et une montagne d’or n’est pas une différence de nature, mais de vivacité de la perception.
Cf sur ce point, la 2ième partie de la section V, p.112 exactement. Voir en particulier le critère de vivacité qui distingue la croyance de la fiction, comme il distingue ici l’impression de l’idée.

Rappel : cette distinction impression/idée sert à interroger la nature des idées. Nous allons en donner quelques exemples.

Quelques exemples d’idées

On peut penser à des idées simples : d’où vient par ex. l’idée de dragon ? Ici, nous procédons comme pour la montagne d’or. L’idée de dragon est un composé de divers matériaux : écailles du serpent, ailes de chauve-souris, feu de la cheminée ou du four, corne du taureau, etc. auxquels s’ajoutent différents couleurs et détails selon les cas.

Examinons maintenant d’autres idées, plus métaphysiques :

– l’idée de Dieu par ex.

L’origine de cette idée dans le cas des dieux antiques est assez simple : il s’agit d’êtres humains aux pouvoirs et à la beauté supérieurs. Les super-héros modernes en sont une lointaine copie.

L’idée du Dieu juif, chrétien ou musulman est à chercher ailleurs :

« L’idée de Dieu, en tant qu’elle signifie un Etre infiniment intelligent, sage et bon, naît de la réflexion  sur les opérations de notre propre esprit quand nous augmentons sans limites ces qualités de bonté et de sagesse ». (p.65)

D’autres exemples d’idée tirés de l’Enquête (se référer au plan distribué) :

– l’idée de liberté, soit celle d’une volonté libre. Etudiée dans la section VIII, elle est définie en relation avec la nécessité p.149.

– l’idée de miracle : c’est celle d’une violation des lois de la nature. Elle est étudiée section X. p.181.

– l’idée de Providence : elle est étudiée section XI. Il convient de s’en méfier selon Hume.

Il est  bien sûr une autre idée qui va occuper une grande partie de l’Enquête : celle de causalité. Elle occupe les sections IV, V, VI et VII et constitue l’objet essentiel de la réflexion de Hume dans cet ouvrage. Nous y reviendrons bientôt.

Complément : il importe de bien comprendre le sens de la distinction impression/idée.

Il existe une conception réaliste du monde. Pour le dire simplement, elle consiste en la croyance qu’il existe un monde distinct et indépendant de la perception que nous en avons. Pour parler dans les termes de Hume, un penseur réaliste pense qu’il existe des choses qui sont causes de nos impressions. Or, ce n’est pas tout à fait la conception de Hume.

Pour Hume, les impressions, qu’elles soient de sensation ou de réflexion (passions) sont l’être même. Il n’est pas possible de se prononcer sur l’existence d’une réalité extérieure à nous. C’est donc une question vaine. Ce qui importe : les impressions et leur vivacité. Elles sont le niveau 0 de la connaissance, son point de départ, le niveau 1 étant celui des idées.

A l’origine de ce scepticisme relatif à l’existence d’une réalité : la pensée de Berkeley, philosophe qui précède Hume. Celui-ci affirme qu’il est vain d’affirmer l’existence d’une réalité extérieure à nous, ce pour une raison simple : si réalité il y a, elle nous est donnée via nos impressions, et jamais d’une autre façon. Donc parler du réel pour nous revient en fait à payer de nos impressions. Berkeley utilise le terme de perception. Sa formule, restée célèbre, est la suivante : « Esse est percipi » ce qui en latin signifie, « Etre, c’est être perçu ». Or, si l’être se confond avec le perçu, il est vain d’imaginer l’existence d’un être indépendant de nos perceptions.

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