texte de Hobbes : un état naturel de guerre de tous contre tous.

Extrait du chapitre XIII du Léviathan de Thomas Hobbes (1588-1679)

 traduction de P.Folliot. Les Classiques des sciences sociales

« La Nature a fait les hommes si égaux pour ce qui est des facultés du corps et de l’esprit que, quoiqu’on puisse trouver parfois un homme manifestement plus fort corporellement, ou d’un esprit plus vif, cependant, tout compte fait, globalement, la différence entre un homme et un homme n’est pas si considérable qu’un homme particulier puisse de là revendiquer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui. Car, pour ce qui est de la force du corps, le plus faible a assez de force pour tuer le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’unissant à d’autres qui sont menacés du même danger que lui-même.

Et encore, pour ce qui est des facultés de l’esprit, sans compter les arts fondés sur des mots, et surtout cette compétence qui consiste à procéder selon des règles générales et infaillibles, appelée science, que très peu possèdent, et seulement sur peu de choses, qui n’est ni une faculté innée née avec nous, ni une faculté acquise en s’occupant de quelque chose d’autre, comme la prudence, je trouve une plus grande égalité entre les hommes que l’égalité de force. Car la prudence n’est que de l’expérience qui, en des temps égaux, est également donnée à tous les hommes sur les choses auxquelles ils s’appliquent également. Ce qui, peut-être, fait que les hommes ne croient pas à une telle égalité, ce n’est que la conception vaniteuse que chacun a de sa propre sagesse, [sagesse] que presque tous les hommes se figurent posséder à un degré plus élevé que le vulgaire, c’est-à-dire tous [les autres] sauf eux-mêmes, et une minorité d’autres qu’ils approuvent, soit à cause de leur renommée, soit parce qu’ils partagent leur opinion. Car telle est la nature des hommes que, quoiqu’ils reconnaissent que nombreux sont ceux qui ont plus d’esprit [qu’eux-mêmes], qui sont plus éloquents ou plus savants, pourtant ils ne croiront guère que nombreux sont ceux qui sont aussi sages qu’eux-mêmes; car ils voient leur propre esprit de près, et celui des autres hommes de loin. Mais cela prouve que les hommes sont plutôt égaux qu’inégaux sur ce point. Car, ordinairement, il n’existe pas un plus grand signe de la distribution égale de quelque chose que le fait que chaque homme soit satisfait de son lot.

De cette égalité de capacité résulte une égalité d’espoir d’atteindre nos fins. Et c’est pourquoi si deux hommes désirent la même chose, dont ils ne peuvent cependant jouir tous les deux, ils deviennent ennemis; et, pour atteindre leur but (principalement leur propre conservation, et quelquefois le seul plaisir qu’ils savourent), ils s’efforcent de se détruire ou de subjuguer l’un l’autre. Et de là vient que, là où un envahisseur n’a plus à craindre que la puissance individuelle d’un autre homme, si quelqu’un plante, sème, construit, ou possède un endroit commode, on peut s’attendre à ce que d’autres, probablement, arrivent, s’étant préparés en unissant leurs forces, pour le déposséder et le priver, non seulement du fruit de son travail, mais aussi de sa vie ou de sa liberté. Et l’envahisseur, à son tour, est exposé au même danger venant d’un autre.

Et de cette défiance de l’un envers l’autre, [il résulte qu’] il n’existe aucun moyen pour un homme de se mettre en sécurité aussi raisonnable que d’anticiper, c’est-à-dire de se rendre maître, par la force ou la ruse de la personne du plus grand nombre possible d’hommes, jusqu’à ce qu’il ne voit plus une autre puissance assez importante pour le mettre en danger; et ce n’est là rien de plus que ce que sa conservation exige, et ce qu’on permet généralement. Aussi, parce qu’il y en a certains qui, prenant plaisir à contempler leur propre puissance dans les actes de conquête, qu’ils poursuivent au-delà de ce que leur sécurité requiert, si d’autres, qui autrement seraient contents d’être tranquilles à l’intérieur de limites modestes, n’augmentaient pas leur puissance par invasion, ils ne pourraient pas subsister longtemps, en se tenant seulement sur la défensive. Et par conséquent, une telle augmentation de la domination sur les hommes étant nécessaire à la conservation de l’homme, elle doit être permise.

De plus, les hommes n’ont aucun plaisir (mais au contraire, beaucoup de déplaisir) à être ensemble là où n’existe pas de pouvoir capable de les dominer tous par la peur. Car tout homme escompte que son compagnon l’estime au niveau où il se place lui-même, et, au moindre signe de mépris ou de sous-estimation, il s’efforce, pour autant qu’il l’ose (ce qui est largement suffisant pour faire que ceux qui n’ont pas de pouvoir commun qui les garde en paix se détruisent l’un l’autre), d’arracher une plus haute valeur à ceux qui le méprisent, en leur nuisant, et aux autres, par l’exemple.

De sorte que nous trouvons dans la nature humaine trois principales causes de querelle : premièrement, la rivalité; deuxièmement, la défiance; et troisièmement la fierté.

La première fait que les hommes attaquent pour le gain, la seconde pour la sécurité, et la troisième pour la réputation. Dans le premier cas, ils usent de violence pour se rendre maîtres de la personne d’autres hommes, femmes, enfants, et du bétail; dans le second cas, pour les défendre; et dans le troisième cas, pour des bagatelles, comme un mot, un sourire, une opinion différente, et tout autre signe de sous-estimation, [qui atteint] soit directement leur personne, soit, indirectement leurs parents, leurs amis, leur nation, leur profession, ou leur nom.

Par là, il est manifeste que pendant le temps où les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la peur, ils sont dans cette condition qu’on appelle guerre, et cette guerre est telle qu’elle est celle de tout homme contre homme. Car la GUERRE ne consiste pas seulement dans la bataille, ou dans l’acte de se battre, mais dans un espace de temps où la volonté de combattre est suffisamment connue; et c’est pourquoi, pour la nature de la guerre, il faut prendre en considération la notion de temps, comme on le fait pour le temps qu’il fait. Car, tout comme la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance au mauvais temps durant de nombreux jours, la nature de la guerre ne consiste pas en un combat effectif, mais en une disposition connue au combat, pendant tout le temps où il n’y a aucune assurance du contraire. Tout autre temps est PAIX. »

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