texte de Hegel : l’art donne au paraître une effectivité supérieure née de l’esprit.

« Mais venons-en maintenant à l’indignité supposée de l’élément artistique en général, indignité de l’apparence et de ses illusions il y aurait, assurément, quelque chose de vrai dans cette objection s’il était légitime d’aborder l’apparence comme ce qui n’est pas censé être. Mais l’apparence elle-même est essentielle à l’essence, et la vérité ne serait pas si elle ne paraissait et n’apparaissait pas, si elle n’était pas pour une instance quelconque, tant pour elle-même que pour l’esprit tout court. Par conséquent, ce n’est pas le paraître en général qui peut faire l’objet d’une critique, mais seulement le mode particulier de l’apparence en laquelle l’art donne effectivité à ce qui est véritable en soi-même. Admettons dans cette perspective que l’apparence en laquelle l’art fait accéder ses créations à l’existence soit déterminée comme illusion : ce reproche prend d’abord son sens par comparaison avec le monde extérieur des manifestations phénoménales et de leur matérialité immédiate, et par rapport également à notre propre monde de sensations, à notre monde sensible intérieur, deux mondes auxquels nous avons coutume d’accorder, dans la vie empirique ou vie de notre propre phénoménalité, la valeur et le nom d’effectivité, de réalité et de vérité par opposition précisément à l’art, auquel feraient défaut cette réalité et cette vérité. Mais en fait, toute cette sphère du monde empirique intérieur et extérieur n’est justement pas le monde de l’effectivité véritable, et mérite à plus juste titre que l’art d’être nommée simple apparence et illusion plus coriace encore. L’authentique effectivité ne peut être trouvée qu’une fois dépassée l’immédiateté de la sensation et des objets extérieurs. Car seul est véritablement effectif ce qui est en soi et pour soi, ce qui est substantiel dans la nature et dans l’esprit et qui, certes, se donne la présence et l’existence, mais qui dans cette existence demeure cependant ce qui est en soi et pour soi et est ainsi seulement véritablement effectif. Or l’activité souveraine de ces forces universelles est précisément ce que l’art met en valeur et fait apparaître. Sans doute, l’essentialité apparaît bien aussi dans le monde intérieur et extérieur ordinaire, mais dans la figure d’un chaos de contingences, appauvrie et réduite par l’immédiateté du sensible et par l’arbitraire à l’état de simples situations, épisodes, caractères, etc. L’art ôte justement à la teneur véritable des manifestations phénoménales l’apparence et l’illusion de ce monde mauvais, périssable, et donne à ces manifestations une effectivité supérieure, une effectivité née de l’esprit. Bien loin, par conséquent, d’être simple apparence, ce que l’art amène au paraître mérite bien plus que l’effectivité ordinaire de se voir attribuer une réalité supérieure et une plus véritable existence. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Cours d’esthétique 1 (1827), trad. J.-P. Lefebvre et V. von Schenk, Éd. Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », 1995, pp. 14-15.

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