texte de Hegel : l’art comme reflet de la conscience de soi.

« Le besoin universel et absolu d’où découle l’art (selon son côté formel) a son origine dans le fait que l’homme est conscience pensante, autrement dit qu’à partir de lui-même il fait de ce qu’il est, et de ce qui est en général, quelque chose qui soit pour lui. Les choses naturelles ne sont qu‘immédiatement et pour ainsi dire en un seul exemplaire, mais l’homme, en tant qu’esprit, se redouble, car d’abord il est au même titre que les choses naturelles sont, mais ensuite, et tout aussi bien, il est pour soi, se contemple, se représente lui-même, pense et n’est esprit que par cet être-pour-soi actif. L’homme obtient cette conscience de soi-même de deux manières différentes : [ ]

premièrement de manière théorique, dans la mesure où il est nécessairement amené à se rendre intérieurement conscient à lui-même, où il lui faut contempler et se représenter ce qui s’agite dans la poitrine humaine, ce qui s’active en elle et la travaille souterrainement, se contempler et se représenter lui-même de façon générale, se fixer à son usage ce que la pensée trouve comme étant l’essence, et ne connaître, tant dans ce qu’il a suscité à partir de soi-même que dans ce qu’il a reçu du dehors, que soi-même.[ ]

Deuxièmement, l’homme devient pour soi par son activité pratique, dès lors qu’il est instinctivement porté à se produire lui-même au jour tout comme à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement et s’offre à lui extérieurement. Il accomplit cette fin en transformant les choses extérieures, auxquelles il appose le sceau de son intériorité et dans lesquelles il retrouve dès lors ses propres déterminations. L’homme agit ainsi pour enlever, en tant que sujet libre, son âpre étrangeté au monde extérieur et ne jouir dans la figure des choses que d’une réalité extérieure de soi-même. La première pulsion de l’enfant porte déjà en elle cette transformation pratique des choses extérieures ; le petit garçon qui jette des cailloux dans la rivière et regarde les ronds formés à la surface de l’eau admire en eux une oeuvre qui lui donne à voir ce qui est sien. Ce besoin passe par les manifestations les plus variées et les figures les plus diverses avant d’aboutir à ce mode de production de soi-même dans les choses extérieures tel qu’il se manifeste dans l’oeuvre d’art. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Cours d’Esthétique I (1827), trad. J.P.Lefebvre et V.von Schenk, Ed. Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », 1995, pp. 45-46.

 

Exercice de réécriture du texte à la façon d’un entretien : on imagine qu’Hegel répond à des questions, et l’on s’inspire voir l’on reprend des expressions du texte pour la rédaction de ses réponses.

Q:  Quelle est l’origine de l’art ? Pourquoi les hommes créent-ils des oeuvres d’art ?

Hegel : L’art est un besoin universel et absolu de l’homme en tant que conscience pensante. Les choses naturelles sont immédiatement, mais l’homme, en tant que conscience se redouble : il est (en soi), comme sont les choses, mais il est aussi pour soi, cad il se pense, se représente lui-même. Il existe (en soi) et se pense comme être existant (pour soi).

Q : Mais quel rapport avec l’art ? L’homme peut se penser lui-même sans créer la moindre oeuvre d’art. C’est le chemin suivi par Descartes par ex. qui l’amène via le cogito à la pensée de soi. En quoi la conscience concerne-t-elle la création des oeuvres d’art ?

Hegel : Il existe 2 manières différentes de prendre conscience de soi.
La première est théorique et intérieure. Toute l’attention de l’homme est alors portée sur lui : son intérêt pour ce qui s’agite en lui, ce qu’il suscite ou reçoit du dehors est en fait une attention à soi. C’est le modèle du cogito cartésien.
La seconde est pratique et extérieure. C’est celle qui nous intéresse ici. L’homme se pense à travers son action sur le monde extérieur : il le transforme et par là, se l’approprie, lui ôte son étrangeté. L’objet du monde extérieur transformé porte alors la marque de l’action humaine. Le contempler revient pour l’homme à se contempler soi-même.
J’ai donné de cette conscience pratique de soi un exemple simple : celui d’un enfant qui jette des cailloux dans une rivière et regarde les ronds formés dans l’eau. Ce qu’il regarde ainsi et admire, c’est l’effet de son action, soit la manifestation concrète, sensible, de son existence.
Il est de même des oeuvres d’art qui sont l’aboutissement de ce travail de production et de conscience de soi-même via l’action sur des objets extérieurs à soi.

A retenir :

– l’art est un besoin de l’homme. A noter d’autres expressions d’une origine naturelle de l’art « il est instinctivement porté à se produire lui-même » (l.16) et « la première pulsion de l’enfant .. » (l.21.22).

– ce besoin est en fait celui de la conscience de soi. La nécessité de l’art est donc relative à la conscience de soi ou pensée de soi. L’art n’est pour l’homme qu’un moyen parmi d’autres d’accéder à la conscience de soi.

– la satisfaction de ce besoin est une pratique, une activité de transformation du monde extérieur. A un stade développé, cette pratique est un travail.

– cette transformation est en fait une appropriation, une façon d’apposer sa marque, sa présence, son existence.

– l’art est le stade achevé de cette transformation, de cette manifestation de soi dans un objet matériel, sensible (tout objet transformé par l’homme n’est donc pas une oeuvre d’art).

 

 

 

 

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