texte (n°1) de D.Hume : « au milieu de toute votre philosophie, soyez toujours un homme ».

« L’homme est un être raisonnable ; et, comme tel, il reçoit de la science sa nourriture propre et son aliment, mais les frontières de l’entendement humain sont si resserrées qu’on ne peut espérer sur ce point que peu de satisfaction pour l’étendue et pour la sécurité de ses acquisitions. L’homme est un être sociable non moins que raisonnable ; mais il ne peut pas toujours jouir d’une compagnie agréable et divertissante, ni conserver le goût voulu pour une telle compagnie. L’homme est aussi un être actif, et cette disposition, aussi bien que les diverses nécessités de la vie humaine, le soumet nécessairement aux affaires et aux occupations ; mais l’esprit réclame quelque détente, et il ne peut pas toujours soutenir sa tendance à se préoccuper et à agir. Il semble donc que la nature a désigné un genre mixte de vie comme le plus convenable pour la race humaine, et qu’elle a secrètement averti les hommes de ne permettre à aucune de leurs tendances de les trop entraîner de manière à les rendre incapables de toute autre occupation et de tout autre divertissement. Donnez libre cours à votre passion pour la science, dit- elle, mais faites que votre science soit humaine et telle qu’elle puisse se rapporter directement à l’action et à la société. J’interdis la pensée abstruse et les recherches profondes et je les punirai sévèrement par la pensive mélancolie qu’elles introduisent, par l’incertitude infinie dans laquelle elles vous enveloppent et par la froideur de l’accueil que rencontreront vos prétendues découvertes quand vous les communiquerez. Soyez philosophe ; mais, au milieu de toute votre philosophie, soyez toujours un homme. »

Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section I. p.50-51 de l’édition GF.

Ce texte fait partie de la section I de l’Enquête, dont on trouvera une présentation simple ici.

Brève explication du texte :

Introduction :

a) Brefs rappels :

– Le texte est tiré de la section I, soit le début de l’Enquête. Dans cette section, Hume présente son projet d’une étude des capacités de l’entendement humain afin d’en montrer les limites.

– La section I commence par une distinction entre 2 façons de faire de la philosophie : une première facile et utile et une seconde, plus précise mais difficile, obscure. Il va souvent critiquer les prétentions de la seconde.

b) le thème et le problème du texte

– le thème : la philosophie, en lien avec la nature humaine, mais aussi le genre de vie qui convient à l’homme qui philosophe.

– le problème : quel genre de philosophie devons-nous pratiquer ? Une philosophie claire, facile mais limitée ou au contraire une philosophie plus rigoureuse, mais aussi plus exigeante et obscure ? Quel genre de vie doit mener le philosophe ? Une vie en relation avec la société humaine ou bien coupée d’elle, consacrée à la seule étude ?

Cette opposition entre 2 façons de philosopher est un écho aux difficultés qu’a connu Hume au moment où il a publié son livre précédent, le Traité de la nature humaine. Ce livre a été en échec en raison de sa difficulté. L’Enquête en est une version simplifiée, qui vise un plus grand public.

c) la thèse et le plan du texte.

– la thèse : une réflexion sur la nature humaine nous indique quel genre de vie « mixte » doit mener l’homme, en particulier quel genre de vie philosophique. Cela signifie que celui qui pratique la philosophie ne doit pas se perdre dans des spéculations qui l’éloigne de la vie humaine (cf. dernière phrase).

– le plan : 2 parties.
. la 1ère est une définition rapide de la nature humaine et de ses limites (ligne 1 à 7) : l’homme est un être raisonnable (1), sociable (2) et actif (3).

. la 2nde tire une conclusion de cette définition : l’homme doit mener un genre mixte de vie. Il s’agit en fait d’une critique d’une philosophie trop spéculative.

– l’intérêt du texte : c’est celui de la place que que la philosophie doit occuper dans la vie des hommes.

1ère partie : une rapide définition de l’homme et de ses limites. 

Elle est composée de 3 affirmations, suivie à chaque fois d’une restriction (« mais… ») qui indique l’existence de limites :

1. l’homme est un être raisonnable, mais son entendement est par nature limité.
2. l’homme est un être sociable, mais il ne peut pas toujours profiter et apprécier la compagnie d’autrui.
3. l’homme est un être actif, mais il a aussi besoin de détente.

Reprenons chacune d’elles et voyons comment progressivement Hume brosse un portrait de la nature humaine :

1.  Raisonnable mais à l’entendement limité : il est ici question de la connaissance que peut avoir de lui-même et du monde qui l’entoure. Cette connaissance n’est pas nulle car l’homme possède la raison (c’est le sens de raisonnable ici), soit la faculté de connaître les régularités qui existent entre les phénomènes (ex : les lois de la science physique). Mais cette capacité de connaître est limitée à la fois en étendue (domaine de la connaissance) et en sécurité (assurance, solidité de la connaissance).

Hume affirme ici un certain scepticisme à l’égard des capacités de la connaissance humaine. Sans être nulle, elle est limitée. Le but de l’enquête est en bonne partie celui de tracer clairement ces limites et par ce moyen, mettre fin aux spéculations de la métaphysique (philosophie abstraite et spéculative).

2. Sociable mais parfois isolé : il est ici question de l’existence sociale de l’homme, en particulier celle du philosophe. L’homme est un être sociable, il n’est donc pas souhaitable de vivre à la façon de certains sages, une vie érémitique (une vie d’ermite, retirée du monde), ou même celle d’un homme d’étude qui fuirait les salons. Mais cette sociabilité est limitée par le manque, de fait ou par goût, d’une compagnie.

Hume affirme ici le caractère sociable de l’homme et donc du philosophe, qui ne doit pas se couper du monde de contemporains.

3. Actif mais qui a besoin de détente : il est ici question du sérieux de l’activité philosophique. L’homme est actif par disposition et par nécessité selon Hume, mais il a besoin de détente. Comprenons : le philosophe ne doit pas demander un effort démesuré à son lecteur, déjà occupé par le travail. Aussi la réflexion du philosophe, bien que sérieuse, doit viser une certaine clarté et simplicité.

Hume prend ici position contre une façon de philosopher trop complexe qui demanderait des efforts importants pour être comprise et au final ne s’adresserait plus qu’à un public de spécialistes.

Au terme de cette 1ère partie, nous voyons que Hume a défini la nature humaine de façon à en affirmer les limites : limites de la connaissance, de la sociabilité, de l’effort. Il s’agit donc pour l’homme, donc pour le philosophe de se tenir dans ses limites.

2nde partie : critique d’une philosophie spéculative.

Hume formule l’hypothèse que la nature nous a destiné à un genre mixte de vie, qui consiste à se tenir dans certaines limites. Il s’agit en fait d’une critique d’une attitude trop spéculative en philosophie (réflexion trop abstraite).

1. Dans un premier temps, Hume fait l’hypothèse d’une indication secrète de la nature. Les limites de l’homme seraient comme des avertissements qu’il doit se tenir en deçà. Il s’agit en fait de ne pas se laisser trop entraîner par une tendance humaine. Il s’agit surtout de ne pas se laisser entraîner par une trop forte tendance à l’activité spéculative en philosophie.

2. Dans un second temps, Hume personnifie la nature qui s’adresse à l’homme et lui fait des recommandations.

Elles consistent surtout en une limitation de « la passion pour la science ».  Il s’agit pour la science, ici la réflexion philosophique, de rester humaine. Cela signifie au moins 2 choses :

– la réflexion doit se rapporter « à l’action et à la société ». Le philosophe n’est donc pas coupé de la société et sa réflexion n’est pas inutile aux autres.

– la pensée philosophique ne doit pas être abstruse, difficile à comprendre. Et les philosophes qui ne tiennent pas compte de cet avertissement sont condamnés à la mélancolie, l’incertitude et un accueil froid .

Nous comprenons ici qu’il s’agit d’une condamnation d’une façon trop obscure de philosopher que Hume attribue dans la suite de la section I à la métaphysique, soit une réflexion au delà des capacités naturelles de l’homme.

Hume reproche à la métaphysique de perdre ses lecteurs dans des raisonnements complexes, des thèses contraires au sens commun, et par ce moyen d’échapper à toute critique véritable. L’Enquête est en partie écrite contre la métaphysique et ses prétentions spéculatives.

L’avertissement final du texte nous indique la conception que Hume se fait de la réflexion et de la vie philosophique. Il ne s’agit pas de rompre avec les exigences de la pensée philosophique, sa rigueur par ex. mais plutôt de lui donner des limites, celles de l’humanité. Nous avons vu dans la 1ère partie en quoi elles consistaient : limites des capacités à connaître de l’entendement, limites de la sociabilité et de l’effort à demander aux lecteurs.

Nous voyons ici que Hume défend une conception de la philosophie à la fois sceptique (limites de l’entendement) et proche d’un certain sens commun (le philosophe utile à la société et lisible par le plus grand nombre).

Ce contenu a été publié dans la philosophie, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire