texte de Condillac : évidence de raison et évidence de fait.

« Je sais qu’un triangle est évidemment une surface terminée par trois lignes, parce que, pour quiconque entend la valeur des termes, surface terminée par trois lignes est la même chose que triangle. Or, dès que je sais évidemment ce que c’est qu’un triangle, j’en connais l’essence ; et je puis, dans cette essence, découvrir toutes les propriétés de cette figure.

Je verrais également toutes les propriétés de l’or dans son essence, si je la connaissais. Sa pesanteur, sa ductilité, sa malléabilité, etc. ne seraient que son essence même qui se transformerait, et qui, dans ses transformations m’offrirait différents phénomènes ; et j’en pourrais découvrir toutes les propriétés par un raisonnement qui ne serait qu’une suite de propositions identiques. Mais ce n’est pas ainsi que je le connais. À la vérité, chaque proposition que je fais sur ce métal, si elle est vraie, est identique. Telle est celle-ci, L’or est malléable : car elle signifie, Un corps que j’ai observé être malléable et que je nomme or, est malléable : proposition où la même idée est affirmée d’elle-même.

Lorsque je fais sur un corps plusieurs propositions également vraies, j’affirme donc dans chacune le même du même : mais je n’aperçois point d’identité d’une proposition à l’autre. Quoique la pesanteur, la ductilité, la malléabilité ne soient vraisemblablement qu’une même chose qui se transforme différemment, je ne le vois pas. Je ne saurais donc arriver à la connaissance de ces phénomènes, par l’évidence de raison : je ne les connais qu’après les avoir observés, et j’appelle évidence de fait la certitude que j’en ai. »

 CondillacLa Logique, ou les premiers développements de l’art de penser, 1780, chap. 9, Paris, Chez Guillaume, an VI, p. 177-179.

Simple lecture du texte : il est composé de 3 §.

– le 1er analyse la connaissance que nous avons d’un triangle. Nous connaissons sa définition de façon évidente. De là, nous pouvons connaître son essence, cad toutes les propriétés du triangle (par ex son périmètre, sa surface, le fait qu’il soit isocèle, rectangle, équilatéral et les propriétés qui en découlent). De la propriété P1 du triangle, je peux par ex. inférer, cad déduire la propriété P2, puis de là P3, P4, etc.

Ex : la définition d’un triangle rectangle (P1) implique qu’il vérifie le théorème de Pythagore P2. La réciproque est vraie (P2 implique P1). Etre rectangle et vérifié Pythagore sont donc pour un triangle 2 propositions logiquement équivalentes, » identiques » dit le texte (P1 est équivalent logiquement à P2).

Nous connaissons les propriétés du triangle à l’aide des liens logiques qui existent entre elles. Ce sont les évidences de raison (l’expression n’intervient qu’à la fin du §3).

– le 2nd imagine que nous connaissions l’or de le même façon, à l’aide de son essence (et sous-entend de fait que ce n’est pas le cas). Si nous connaissions l’essence de l’or comme celle du trinagle, alors nous connaîtrions les différentes propriétés de l’or à l’aide de la seule raison. Comprenons : de cette essence et par raisonnement seraient déduites les propriétés de l’or. « Par un raisonnement » dit le texte cad par un lien logique entre des propositions qui s’impliquent les unes les autres, soit « une suite de propositions identiques ». Cf ici l’exemple des propriétés du triangle.
Peut-on trouver de tels liens logiques entre les différentes propriétés de l’or ? Puis-je par ex. déduire la ductilité de l’or de sa pesanteur ?
La suite de ce 2nd § établit que ce n’est pas du tout certain. Le seul lien logique que je puisse établir à partir d’une proposition empirique est le lien avec elle-même. C’est le sens de la phrase : « chaque proposition que je fais sur ce métal, si elle est vraie, est identique » (comprenons : à elle-même). De la proposition empirique « l’or est malléable » je puis inférer (déduire).. elle-même, savoir que l’or est malléable. La proposition A s’implique elle-même en somme. Et c’est tout : elle n’implique pas autre chose qu’elle-même. C’est le §3 qui l’affirme.

– le §3 analyse la connaissance que nous avons de l’or. Elle est empirique. Chaque proposition est vraie, et s’implique elle-même, mais n’en implique aucune autre : « je n’aperçois point d’identité d’une proposition à l’autre ». Je ne peux pas donc passer logiquement de la pesanteur (P1) de l’or à sa ductilité (P2), à sa malléabilité (P3), etc.
Pourtant, c’est d’une seule et même chose dont je parle, des propriétés d’un même objet, l’or. Mais cela n’y change rien. Les propriétés empiriques de l’or n’ont pas de lien logique entre elles. Je les observe simplement, l’une après l’autre, comme étant des propriétés de l’or. Elles ne me permettent pas de déduire l’existence d’autres propriétés de l’or que je n’aurai pas observées. La seule connaissance que j’ai de l’or repose sur les observations successives que j’en ai eu. Ce sont des évidences de fait, à bien distinguer des évidences de raison.

Les termes importants du texte : évidence de raison, évidence de fait, essence, propriétés, propositions identiques (entre elles), identique (à elle-même).

Le problème : c’est celui du la connaissance empirique par différence avec celle des objets mathématiques. La connaissance empirique est-elle connaissance de l’essence de l’objet ? La réponse ici serait non. Alors que l’essence du triangle m’est donnée une fois pour toutes, et qu’il me suffit alors, pour en avoir la connaissance de l’analyser, l’essence de l’or, elle, ne m’est donnée que de façon progressive par chacune des observations que j’en aie. Elle est donc partielle, limitée.
Attention néanmoins à ne pas donner une interprétation sceptique du texte de Condillac : il existe bien une connaissance de l’or, des phénomènes empiriques en général, c’est celle des évidences de fait. Elle est certes limitée à mes observations mais elle n’est pas nulle.

Cette différence entre 2 types d’évidences nous renvoie à une autre, de méthode. En mathématiques, on procède par démonstration, cad par enchaînement logique des propositions. A l’inverse, l’étude des faits relève de l’observation et plus généralement de l’expérience.

L’étude du texte : un découpage en 2 moments est intéressant. Le 1er moment comprendrait le §1 et la moitié du 2. Le second moment l’autre moitié du 2 et le §3. Le 1er moment exposerait la nature de l’évidence de raison, le second celle de l’évidence de fait.

à rapprocher du texte suivant de D.Hume, même s’il traite d’un problème différent, celui des différences de certitudes : Relations d’idées et choses de fait.

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