texte de Cicéron : la nature des relations sociales.

« Dans la société humaine, il existe plusieurs degrés. Si nous partons de cette société universelle dont nous venons de parler, nous en trouvons d’abord une plus restreinte qui unit les hommes de même race, de même nation, de même langue. Celle-ci en renferme à son tour une plus intime, celle de la cité. Que de choses en effet sont communes entre citoyens ! Le forum, les temples, les portiques, les routes, les lois, les droits, les tribunaux, les suffrages; puis les coutumes, les amitiés, les intérêts et les contrats qui obligent tant d’individus les uns à l’égard des autres ! Mais le lien le plus étroit, c’est celui de la parenté : nous voici arrivés de l’association la plus large à la plus restreinte de toutes.

La nature ayant donné à tous les êtres vivants le désir de se reproduire, le mariage fonde une première société; la naissance des enfants en crée une seconde; et toutes deux sont complétées par l’habitation dans une même demeure, où tout est commun. C’est là le berceau de la cité et comme la pépinière de la République. Viennent ensuite les sociétés des frères, celles de leurs enfants et des enfants de leurs enfants, qui, ne pouvant plus être contenus dans une même demeure, s’en vont dans d’autres maisons et forment des espèces de colonies. Viennent enfin les alliances par mariage, qui créent encore des parentés nouvelles. Ces générations qui croissent et multiplient forment la République. La communauté du sang unit les hommes par les liens d’une bienveillance et d’une affection réciproques. C’est en effet une grande chose que d’avoir les mêmes monuments, le même culte, une même sépulture.

Mais de toutes les sociétés, il n’en est pas de plus belle et de plus solide que celle d’honnêtes gens entre lesquels la ressemblances des caractères produit l’amitié. »

Cicéron, Traité des Devoirs (44 av. JC), Livre I, XVII, trad. H.Joly et C.Morana.

La diversité des liens sociaux

Un des intérêts de ce texte est de montrer la diversité des liens qui unissent les humains au sein d’une société. Elle est exposée dans le texte selon un ordre concentrique, à la façon de cercles imbriqués les uns dans les autres. La 1er § va du lien le plus large au plus étroit, le 2ième suit en partie le chemin inverse. Tel qu’il est découpé, le 3ième § du texte se distingue assez nettement des 2 premiers.

Examinons ces différents cercles :

le cercle de la famille : le mariage et la filiation. Il est le cercle le plus étroit, central, constitutif des autres. Ce qui est commun : la nature et un lieu, un espace, celui de la demeure familiale.

Commentaire : la plus petite des sociétés, la famille, est classiquement pensée sur le modèle de la nature (attirance naturelle du désir, lien biologique de la procréation). Et sans doute cette conception s’appuie-t-elle sur des faits répétés. C’est là une conception très concrète du lien, mais très factuelle, et de ce point de vue contestable.

Le lien marital par ex, est-il seulement l’effet d’une attirance naturelle ? N’est-il pas lié à un ordre social (on épouse quelqu’un de son milieu social) qui a longtemps prévalu sur le lien affectif ? L’attirance affective elle-même n’est-elle pas  aussi le fruit de nos habitudes (question des mariages mixtes par ex.) ?

La filiation est-elle définie par la procréation ? Pourtant, il existe le lien adoptif (bien connu des Romains et donc de Cicéron). Etre parent n’est-il pas un lien juridique plutôt que biologique ?

La demeure familiale : elle est l’espace de vie de la famille. Il y a donc famille quand la vie est partagée. De ce point de vue, l’absence d’un des membres ou leur éloignement au sein même de la demeure est problématique pour définir une famille. Est-elle alors le seul produit de la nature ?

le cercle de la cité : les citoyens ou membres de la communauté civile. Ce qui est commun : un lien politique, mais beaucoup d’autres choses en fait.

Commentaire : la notion de citoyen se réfère aux lois donc à un ordre juridique. Mais il est dit que la République est formée des multiples générations. Si donc les citoyens sont donc membres d’une communauté politique, c’est parce qu’ils sont liés par la naissance ou du sang.

Mais ils ont en réalité beaucoup de choses en commun ! Des espaces de vie, des temps, des occupations, des croyances, des sentiments, des intérêts, des conflits, des décisions, des obligations. Nous trouvons là toute une richesse de relations, qui sont constituées à la fois de rencontres et d’échanges, et qui définissent la vie commune.

le cercle des humains de même race, nation et langue. Ce qui est commun ici : être semblable physiquement (race), partager une même histoire (nation) et une même culture (langue).

Commentaire : un moderne qui lit ce texte ne peut pas s’empêcher de voir la différence de ces relations d’appartenance : l’appartenance à une race est naturelle, celle à une nation est historique, celle à une langue est culturelle.

Mais vraisemblablement la conception de Cicéron est différente et domine le modèle naturel. Ainsi il faut comprendre la nation selon l’étymologie latine natio, dérivée de nasci « naître », soit une origine naturelle. Idem de la langue pensée comme l’idiome naturel d’un peuple.

le cercle du genre humain (société universelle). Il est le plus large. Ce qui est commun à tous les membres de cette société : l’humanité en général.

Commentaire : On voit d’emblée qu’il s’agit un caractère abstrait et de ce point de vue problématique. Dans les faits, les êtres humains qui peuplent la terre ont davantage tendance à se percevoir comme différents plutôt que semblables en humanité, au point de contester l’humanité des autres (pour mieux les exploiter en général). L’éloignement dans l’espace explique en partie cette difficulté à faire société avec l’humanité entière.

Il existe pourtant une tendance des humains à l’universel, comme dans la religion catholique (catholique en grec signifie universel), la déclaration universelle des droits de l’homme des révolutionnaires français ou plus récemment la mondialisation des échanges (communication, tourisme par ex.) qui de fait elle rétrécit l’espace, permet des rencontres.

le cercle des amis. Il diffère des autres à la fois parce qu’il est le plus beau et le plus solide, mais aussi parce qu’il relève d’un choix, là où les autres sont liés à des faits (naissance, habitat, activités). Ce qui est commun : des points de caractères et un sentiment réciproque, celui de l’amitié.

 

Différents modèles du lien social :

– le modèle naturel : celui de la famille, qui est ici le composant social élémentaire, et plus généralement celui de la parenté entendue de façon élargie. C’est le modèle qui domine dans ce texte. Il est d’inspiration aristotélicienne (on le trouve au début de la Politique d’Aristote cf texte p.321).

– le modèle des vécus et des pratiques empiriques : celui des lieux et des temps de rencontre, des croisements, des coutumes, des échanges langagiers, des croyances.

– le modèle de l’intérêt : celui des affaires, des échanges économiques, des contrats relatifs aux biens, de la propriété.

– le modèle des sentiments : celui des affects nés de la vie et de l’origine commune (le désir, la bienveillance, l’amitié)

– le modèle de la ressemblance élective : celui de l’amitié.

 

 

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