texte d’Aristote : la supériorité de l’art sur l’expérience.

 « Toutefois nous pensons d’ordinaire que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt à l’art qu’à l’expérience, et nous considérons les hommes d’art comme supérieurs aux hommes d’expérience, la sagesse, chez tous les hommes, accompagnant plutôt le savoir : c’est parce que les uns connaissent la cause et que les autres ne le connaissent pas. En effet, les hommes d’expérience connaissent qu’une chose est, mais ils ignorent le pourquoi ; les hommes d’art savent à la fois le pourquoi et la cause. C’est pourquoi nous pensons que les chefs, dans toute entreprise, méritent une plus grande considération que les manoeuvres; ils sont plus savants et plus sages parce qu’ils connaissent les causes de ce qui se fait, tandis que les manoeuvres sont semblables à ces choses inanimées qui agissent, mais sans savoir ce qu’elles font, à la façon dont le feu brûle; seulement, les choses inanimées accomplissent chacune de leur fonction en vertu de leur nature propre, et les manoeuvres, par l’habitude. Ainsi, ce n’est pas l’habileté pratique qui rend, à nos yeux, les chefs plus sages, mais c’est qu’ils possèdent la théorie et qu’ils connaissent les causes. En général, le signe du savoir est de pouvoir enseigner, et c’est pourquoi nous pensons que l’art est plus science que l’expérience, car les hommes d’art et non les autres, peuvent enseigner.

  En outre, on ne regarde d’ordinaire aucune des sensations comme constituant la science. Sans doute elles sont le fondement de la connaissance du particulier, mais elles ne nous disent le pourquoi de rien : par exemple, pourquoi le feu est chaud ; elles nous disent seulement qu’il est chaud.– C’est donc à bon droit que celui qui, le premier, inventa un art quelconque, dégagé des sensations communes, excita l’admiration des hommes; ça ne fut pas seulement à raison de l’utilité de ses découvertes, mais pour sa sagesse et pour sa supériorité sur les autres. Puis les arts se multiplièrent, ayant pour objet, les uns, les nécessités, les autres, l’agrément; toujours les inventeurs de ces derniers furent considérés comme plus sages que ceux des autres, par ce que leurs sciences n’étaient pas dirigées vers l’utile.– Aussi tous les différents arts étaient déjà constitués, quand on découvrit enfin  ces sciences qui ne s’appliquent ni aux plaisirs, ni aux nécessités, et elles prirent naissance dans les pays ou régnait le loisir. C’est ainsi que l’Egypte fut le berceau des Mathématiques, car on y laissait de grands loisirs à la caste sacerdotale. »

Aristote, Métaphysique, A, 1, trad. Tricot.

Etude du 1er paragraphe.

1) Une première lecture fait apparaître que :

– les 2 notions importantes du texte sont l’art et l’expérience. A associer (mais à distinguer quand même !) aux termes hommes d’art et hommes d’expérience.

– il est question de la supériorité de l’art sur l’expérience (l.2), des hommes d’art sur les hommes d’expérience (l.6 et suiv.).

– l’homme d’art a pour avantage de posséder plusieurs choses qui sont : le savoir, la faculté de comprendre, la sagesse, la connaissance des causes, le pourquoi, la théorie (en plus de l’habileté pratique), le pouvoir d’enseigner.

– par opposition, l’homme d’expérience est ignorant de la plupart de ces choses. Il a de fait l’expérience, par définition, à rapprocher de l’habileté pratique (dont il est dit qu’elle se suffit pas, ce qui justement la relie à l’homme d’expérience). Il est comparé à un manoeuvre qui agit sans savoir ce qu’il fait, ainsi qu’à un phénomène physique comme le feu, dont l’action est naturelle, à cette différence près que le manoeuvre agit par habitude.

A ce stade du travail, nous voyons que le souci d’Aristote est de bien déterminer la supériorité de l’art, ce qu’il établit en le reliant au savoir, là où l’homme d’expérience est ignorant. Nous avons donc un problème : celui du rapport art/expérience et de la supériorité (ou non) de l’art sur l’expérience.

2) vers le problème

Demandons-nous en quoi il y a problème. Cela revient à se demander quelles sont les avantages et inconvénients comparés de l’art et de l’expérience. Ceux de l’art sont amplement mis en valeur dans le texte d’Aristote : c’est sa thèse. Voyons ceux de l’expérience.

L’expérience est source de connaissance : la connaissance empirique. Elle consiste pour le moins en une connaissance sensible de l’existence d’une chose. Mieux, elle peut être une connaissance pratique de cette chose : nous savons comment agir avec elle car nous l’avons déjà fait ou vu faire.

Ainsi une personne qui a une pratique dans un domaine donné est-elle plus habile, moins maladroit qu’un simple débutant. Sa connaissance empirique, sensible, pratique, de cas particuliers est pour partie transposable à des cas similaires. C’est la raison pour laquelle l’expérience est considérée comme un atout, relativement à son absence d’abord, mais aussi relativement à une connaissance exclusivement théorique des choses, et de ce fait « comme » éloignée du réel dans ce qu’il a de particulier.

Ex : un homme qui connaît les principes théoriques du fonctionnement de la boussole mais qui ne s’en est jamais servi, peut sur le terrain, rencontrer des difficultés imprévues quand l’homme d’expérience qui ignore la théorie lui saura « quoi faire », puisqu’il a « déjà fait ». L’homme d’expérience serait donc meilleur guide.

C’est contre cette idée qu’Aristote s’inscrit. Il reconnaît certes une valeur à la connaissance empirique, mais il pointe ses limites : elle est une simple répétition, sans compréhension, sans connaissance, de ce qui a été fait auparavant. Elle est une simple habitude dit le texte, efficace certes mais circonscrite à des cas semblables.

Quelles sont les avantages de l’art ? Mais d’abord, quel est le sens de ce mot ? Art ici n’a pas de sens esthétique, artistique, mais plutôt celui de technique (la pratique de l’artisan par ex.). L’art signifie ici : savoir-faire. Savoir : le savoir de l’art consiste en un certain nombre de règles et de procédés techniques. Faire : ce savoir s’appuie sur une pratique, qui est une mise en application des règles et des procédés, à l’aide d’outils par ex. D’où la thèse d’Aristote : c’est le savoir, sous toutes ses formes, qui distingue l’art de l’expérience.

On comprend la comparaison avec le manoeuvre (celui qui oeuvre, travaille, de ses mains). Le manoeuvre agit mais n’a pas la connaissance du sens, des raisons, ni des effets de son action. Aussi est-il peu apte à diriger l’action entreprise, à en être le chef. Seul l’homme de l’art, qui possède le savoir, en plus du faire, a cette connaissance. La différence ici est celle qui existe entre le « bricoleur » qui apprend « sur le tas », cad sur la base d’un situation (la sienne), en faisant, et l’artisan, qui a été formé à la connaissance des règles/procédés, de la variété des situations, etc. Où l’on voit ici que l’opposition art/expérience est celle du savoir/ de l’ignorance, mais aussi celle du général/ et du particulier.

3) les différents moments du texte

3 moments possibles.

– le 1er, l.1 à 6. L’essentiel de la distinction art/expérience
Aristote défend la thèse que l’art est (en plus de l’existence de la chose) savoir, compréhension, connaissance du pourquoi, des causes et de ce point de vue sagesse. L’expérience est simple connaissance de l’existence de la chose. Il importe ici de bien analyser la notion de savoir de l’art : en quoi consiste-t-il précisément ? A distinguer de la simple pratique (ou action).

– le 2ième, l.7 à 12. Le savoir et le commandement
Ici, il aborde la question de la relation entre le savoir et le commandement. En clair, il revient à l’homme qui sait de commander à celui qui ignore.

– le 3ième, l.12 à la fin. le savoir et l’enseignement
Il termine par une évocation de l’enseignement, qui est un dernier argument établissant que l’art est savoir. A mettre en avant ici : le lien art, savoir et donc discours rationnel, mots, le langage étant la condition d’une pensée qui s’enseigne. A noter : l’expression d’habileté pratique dans cette partie, qui peut être mieux exploitée durant l’étude du 1er moment (opposition habileté pratique ou efficacité/ savoir théorique ou capacité à penser au delà du cas particulier).

On peut si l’on veut, lier les parties 1 et 2.

 

Plan du texte dans son ensemble (les 2 §)

Si l’on considère le texte dans son ensemble, nous sommes amenés à simplifier son découpage en moments.

Un 1er moment, qui correspond au 1er §, oppose art/science du point de vue du savoir. Cette opposition est suivie d’une autre qui lui correspond dans le monde du travail, celle du chef/manoeuvre. Les notions de savoir (de la cause), puis celle d’enseignement et de théorie sont au fondement de ces oppositions et caractérisent l’art. Elles s’opposent à leur tour à celle d’habitude et d’habileté, qui caractérisent la simple connaissance empirique.

Un 2ième moment, qui correspond au 2nd §, pense une progression généalogique de l’expérience (ici sensation) à la science, en passant par l’art. On retrouve dans un premier temps l’opposition art/expérience (sensation). Dans un second temps, via l’opposition nécessités/plaisirs (agréments) puis l’exemple des mathématiques, Aristote affirme la supériorité de la science sur l’art, lui-même supérieur à l’expérience.

Ce texte est donc une distinction de 3 notions : expérience, art et science. On passe de l’une à l’autre en augmentant la part de savoir des causes et du pourquoi, la part aussi de théorie  à distinguer du savoir utile ou plaisant.

tableau explicatif txt Aristote art:exp:science.

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