texte d’Alain : le doute est le sel de l’esprit.

« Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. J’entends aussi bien les connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables. Douter quand on s’aperçoit qu’on s’est trompé ou que l’on a été trompé, ce n’est pas difficile ; je voudrais même dire que cela n’avance guère ; ce doute forcé est comme une violence qui nous est faite ; aussi c’est un doute triste ; c’est un doute de faiblesse ; c’est un regret d’avoir cru, et une confiance trompée. Le vrai c’est qu’il ne faut jamais croire, et qu’il faut examiner toujours. L’incrédulité n’a pas encore donné sa mesure.

Croire est agréable. C’est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix. Il est naturel et délicieux de croire que la République nous donnera tous ces biens ; ou, si la République ne peut, on veut croire que Coopération, Socialisme, Communisme ou quelque autre constitution nous permettra de nous fier au jugement d’autrui, enfin de dormir les yeux ouverts comme font les bêtes. Mais non. La fonction de penser ne se délègue point. Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement de haut en bas, pour dire oui, aussitôt les rois reviennent. »

Alain, Propos sur les pouvoirs, §140.

1) à la lecture du texte.

Le texte est constitué de phrases simples, des affirmations générales sur des notions de la philosophie : le doute, le vrai, la croyance. Elles valent surtout par la conception d’ensemble qu’elles constituent et qu’elles défendent. Attention donc à bien veiller aux détails mais aussi à l’unité de la pensée et donc au problème qui les rassemblent.

– le texte commence par une affirmation imagée sur le doute, qui serait le conservateur de l’esprit (sans lui, les connaissances pourrissent). On notera la distinction esprit/connaissance qui équivaut à celle d’agent conservateur (sel)/produit à conserver (nourriture). Alain précise que cela vaut aussi pour les connaissances les mieux fondées, celles dont on peut penser qu’elles n’ont pas à être interrogées de nouveau.

– suit un passage sur l’usage commun du doute, qui consiste à se méfier APRES s’être trompé. Le doute vient alors après l’erreur/l’illusion : il est second. Ce doute n’est pas satisfaisant selon Alain : il est l’aveu d’une faiblesse, d’une tromperie subie. Il lui oppose un doute préventif, qui vient AVANT la découverte que l’on se serait trompé, doute associé à l’exigence de vérité : ne jamais croire, être incrédule par principe.

– le second § poursuit sur la croyance, clairement associée à l’illusion ici (et ses plaisirs trompeurs). Les exemples donnés par la suite sont clairement politiques : la République d’abord, dont nous attendons (passivement) certains biens : la liberté, la justice, la paix. Ou bien nous les attendons de la Coopération, du Socialisme ou du Communisme. Mais attendre quelque chose d’autrui est une façon d’être crédule. L’homme crédule est alors comparé à un animal.

– le texte se termine par l’affirmation (célèbre) que la fonction de penser ne se confère pas à autrui, sauf à accepter une forme d’assujettissement.

Soit, en résumé : le doute est nécessaire à la pensée, mais un doute préventif, qui « prend les devants ». D’où l’incrédulité par principe, la décision de toujours soumettre les affirmations à l’esprit du doute. C’est la condition de la liberté.

2) le problème

Quel problème pour ce texte ? Il s’agit bien d’une défense du doute et de la pensée critique contre la crédulité, mais cela ne suffit pas. Il faut être plus précis. Alain défend une certaine conception du doute, offensive, contre une autre, simplement corrective. C’est l’opposition de ces 2 conceptions du doute qui définit le problème.

La thèse d’Alain : il ne faut pas attendre de s’être trompé ou de l’avoir été par d’autres pour se mettre à douter. Le doute doit être le plein usage de sa capacité à ne pas croire. Etre vigilant par principe, même et surtout avec les affirmations qui nous paraissent les mieux  fondées, est nécessaire à la préservation de nos libertés. Penser par soi-même implique donc de toujours penser contre soi, contre ce que notre pensée renferme de crédulité insoupçonnée.

Est-ce à dire que pour être sûr de soi, avoir confiance en sa capacité à penser librement, il faut se méfier de soi, ne pas croire en soi, être vigilant à l’égard de sa crédulité . Se méfier de soi pour avoir confiance en soi ? Mériter sa confiance ?

3) le plan

On peut suivre ici l’ordre des §.

Le § 1 porte sur le doute : sont exposées 2 conceptions distinctes du doute, ou plutôt de son usage.

Le § 2 porte sur la croyance, et oppose 2 tendances : – notre désir crédule que tous les biens nous soient donnés, désir qui s’accompagne d’une certaine ivresse; – notre volonté de conserver la liberté, la justice et la paix.

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