Extrait 1 des Entretiens d’Epictète : le commencement de la philosophie (II, Chap.11).

« Voici le commencement de la philosophie : la conscience du conflit qu’il y a entre les hommes, la recherche de l’origine de ce conflit, la condamnation de la pure et simple opinion et la suspicion à son endroit, une sorte de mise à l’épreuve de l’opinion pour tester sa validité, l’invention d’une règle comparable à l’invention de la balance pour les poids ou à celle du cordeau pour les lignes droites et courbes. – C’est cela le commencement de la philosophie ? La question de savoir si les opinions de chacun sont toutes correctes ? – Comment serait-il possible qu’elles fussent correctes si elles se contredisent ? Elles ne le sont pas toutes, par conséquent. Mais les nôtres le sont? Et pourquoi les nôtres plutôt que celles des Syriens ou celles des Egyptiens ? Plutôt que celles qui me paraissent bonnes à moi, ou bonnes à un tel ? – Pas plus les une que les autres. – Donc l’opinion de tout un chacun ne suffit pas à déterminer ce qui est.

Quand il s’agit de poids et de mesures, nous ne nous contentons pas non plus de la simple apparence, mais pour chaque cas nous avons inventé une règle. Dans le cas présent, n’existe-t-il donc aucune règle supérieure à l’opinion ? Comment serait-il possible que ce qu’il y a de plus nécessaire chez les hommes ne possède pas de marque distinctive, et que nous n’ayons pas le moyen de le découvrir ? – C’est donc qu’il y a une règle. Pourquoi alors ne la cherchons-nous pas, ne la découvrons-nous pas et, une fois que nous l’avons découverte, pourquoi ne nous en servons-nous pas, sans la transgresser, sans nous en écarter fût-ce pour tendre le doigt ? »

Epictète, Entretiens, II, chap.11.

pour une lecture intégrale du chapitre 11, livre II : ici.

Etude détaillée du passage :

En introduction :
. le thème : C’est celui de la philosophie, de son commencement. Thème lié dans le chapitre à une réflexion sur les prénotions.
. le problème : comment devient-on philosophe ? Ou plutôt comment en vient-on à pratiquer la philosophie ? Pourquoi une telle démarche ? Quel en est le but, l’intérêt ?
. la thèse : la philosophie est l’invention d’une règle du jugement supérieure aux opinions.
. Son intérêt : il est possible à chacun d’accéder à la réflexion philosophique et par là de mener une vie meilleure (idée d’une sagesse)
. le plan : une étude en 3 parties.

1) 1ère partie (l.1 à 5) : un cheminement progressif.

Les termes-clefs : philosophie, conflit, opinion, règle.

– La philosophie naît d’une prise de conscience quant à l’origine du conflit entre les hommes :

Au point de départ de la philosophie : les conflits qui opposent les hommes. Comprenons : les hommes rencontrent des difficultés dans l’existence et ne sont pas d’accord quant aux solutions à leur donner. Par ex. les conflits qui naissent de la vie sociale, de la religion, etc.

L’origine de ces conflits : à l’origine de ces désaccords, des différences d’opinion. Opinion ici signifie croyance, avis issu de l’habitude, adopté sans réfléchir. Ce ne sont pas les faits de l’existence qui opposent les hommes, mais leurs croyances : ce qu’ils considèrent comme juste/injuste, bien/mal, etc.

La prise de conscience de l’insuffisance des opinions : aucune opinion n’est à même de s’imposer à tous de façon rationnelle. Donc toutes sont insuffisantes. Et donc cela vaut aussi pour mes opinions. Tant que les hommes en resteront à de simples croyances, ils seront en conflit.

L’invention d’une règle au dessus des opinions : mettre fin aux conflits suppose de trouver un moyen de mettre les hommes d’accord. Ce moyen est une règle au sens d’un principe à suivre, d’une norme capable de s’imposer à tous.
D’où la comparaison avec la balance et le cordeau, 2 instruments qui chacun à leur façon impose une norme du poids ou de la droiture d’une ligne.

Explication :

Selon les stoïciens, les hommes possèdent de manière innée des prénotions. Elles constituent une connaissance rationnelle innée. Nul besoin de l’apprendre à la façon des mathématiques ou de la musique (c’est le début du chap.11). La preuve que ces prénotions existent, c’est que les hommes usent de ces notions sans avoir reçu le moindre enseignement.

Ces prénotions portent sur les valeurs essentielles au jugement et à l’action : le bien et le mal, le beau et le laid, le convenable et l’inconvenant, le bonheur et le malheur,  ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, le juste et l’injuste.

Les hommes ont donc parfaitement le moyen de faire face aux « choses nécessaires ». Ils possèdent en eux la connaissance qui leur permet de bien juger et de bien agir. Pourquoi alors échouent-ils et se sentent-ils faibles ? Parce que les prénotions ne suffisent pas. Il faut savoir s’en servir, les appliquer correctement.

D’où l’idée d’une pratique, comme celle de la philosophie, où les hommes s’exercent à bien appliquer ces prénotions. Philosopher, c’est soumettre ses pensées à l’examen critique et, par élimination des opinions, faire apparaître ce qui est vraiment rationnel et commun à tous les hommes.

2) 2ième partie (l.5 à 11) : L’insuffisance des opinions.

Les termes-clefs : se contredire, les nôtres, ne pas suffire.

Une suite de questions-réponses : les Entretiens d’Epictète sont la retranscription par son élève Arrien de leçons données par Epictète à des élèves. D’où une forme dialoguée qui correspond aux questions de l’élève et aux réponses du maître.

Ce bref dialogue donne aussi une idée de ce que peut être un examen critique : de la diversité des opinions, diversité qui va jusqu’à la contradiction, on doit déduire de façon rationnelle leur insuffisance par nature.

Le raisonnement :

– son but est de montrer que les opinions sont des croyances insuffisantes en elles-mêmes, qu’il faut en prendre conscience et passer à une norme supérieure, que donne la réflexion philosophique.

– 2 moments :
. le 1er : il y a une grande diversité d’opinions et elles se contredisent entre elles. (ex : les hommes défendent des opinions différentes du juste, du bien, etc.). Elles ne peuvent pas être toutes vraies, au nom du principe de non-contradiction.
. Le 2nd : si elles ne sont pas toutes vraies, aucune ne l’est vraiment car il n’est pas possible d’en préférer certaines aux autres. Entendons : cela n’est pas possible rationnellement. Le fait que certaines opinions me paraissent bonnes à moi n’est pas une raison suffisante. Où l’on voit qu’il faut avoir pris conscience que nous sommes nous-mêmes porteurs de croyances qui par leur nature ne différent de celles auxquelles nous nous opposons.

3) 3ième partie (l.1é à la fin) : l’invention d’une règle du jugement.

les termes-clefs : invention, nécessité, marque distinctive, se servir.

Cette dernière partie commence par un rappel et une opposition :

– le rappel : il existe des domaines dans lesquels les hommes ont inventé une règle, cad en fait un moyen de se mettre tous d’accord. Ce moyen n’est pas subjectif : il ne s’agit pas de tomber d’accord entre soi. Il a un caractère objectif : celui de l’outil technique, la balance et le cordeau qui chacun à leur façon manifeste une réalité physique.

– une opposition : celle de l’apparence, qui est l’opinion, et de la règle. L’opinion est semblable à une apparence, une estimation subjective grossière, sensible, limitée. La règle est objective, rationnelle (technique), et s’impose à tous.

Mais voilà : comment savoir s’il existe pour le juste, le bien, le convenable, etc. une règle de ce type, un moyen susceptible d’imposer une norme à tous ?
La réponse est : parce que c’est ce qu’il y a de plus nécessaire aux hommes.
L’argument peut surprendre car après tout, ce n’est pas parce qu’une chose est nécessaire (au sens de très utile) aux hommes qu’elle existe !

En fait, l’argument semble supposer que le monde est bien fait, et que par conséquent, ce qui est nécessaire aux hommes ne saurait leur manquer. Et c’est là effectivement un principe de la philosophie stoïcienne : le monde est ordonné de façon rationnelle et donc il serait illogique que les hommes ne disposent pas du moyen de le comprendre, de se mettre d’accord entre eux et avec l’ordre du monde.

Il y a une autre raison, liée elle aussi aux principes du stoïcisme : les prénotions. Chacun d’entre nous sait de façon innée qu’il existe une conception du juste, du bien, etc. Or, si ces conceptions n’existaient pas, il serait incompréhensible que tous les hommes les recherchent et prétendent les trouver. C’est donc qu’elles doivent exister. Il suffit de trouver le moyen de les faire apparaître. Ce moyen, c’est l’examen critique, rationnelle de la réflexion philosophique.

On peut enfin donner un dernier argument par l’exemple : la pratique même de la réflexion. On l’a vu dans le texte, il est possible par un raisonnement de réfuter la prétention des opinions (cf. partie précédente). On le voit aussi à la fin de ce chapitre 11 (d’où est tiré cet extrait) à propos du plaisir.

Soit la question : le plaisir est-il le bien ? Pour le savoir, estimons cette thèse à la façon d’une pesée : mettons d’un côté le plaisir, de l’autre la prénotion que nous avons du bien. Et pesons. Le plaisir est-il stable comme le bien ? Non. En est-on toujours fier comme on peut l’être du bien ? Non. Le plaisir n’est donc pas le bien. Et chaque homme, s’il veut bien comparer la nature de l’un et de l’autre, les peser, est capable de s’en rendre compte.

En conclusion :

On trouve ici une opposition de la philosophie avec l’opinion qui est assez courante chez les auteurs grecs et de façon plus générale dans toute la philosophie.

Ce qu’elle est a de plus spécifiquement stoïcien : la référence implicite à l’idée d’une connaissance rationnelle innée, les prénotions ; l’idée que le monde est ordonné de façon rationnelle et que l’homme peut connaître, comprendre cet ordre.

Son intérêt pour la philosophie : pour Epictète, la philosophie n’est pas un pur exercice intellectuel. Elle a pour but de rendre les hommes plus sages et leur vie meilleure. D’où l’idée importante que chacun peut accéder à la réflexion philosophique à la condition de prendre conscience de l’insuffisance des opinions, de la présence en soi d’une capacité rationnelle à penser son existence.

 

 

 

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