Peut-on dire de l’expérience qu’elle nous instruit ?

Rappel : l’exercice de la dissertation doit apprendre à un élève à organiser sa pensée et à conduire un raisonnement. Le point de départ : un sujet. Il faut d’abord en faire l’analyse pour ensuite poser un problème précis qui va permettre l’organisation des idées.

Le forme de la question :
– le terme principal est celui d’expérience. C’est sur lui que va porter la réflexion, l’analyse.
– Le verbe instruire est un terme secondaire : il sert à interroger celui d’expérience. A la façon d’un prisme qui décompose une lumière, il en fait apparaître les divers sens et les problèmes qui leur sont liés.
– Peut-on dire est le terme introducteur. Il signifie : y a-t-il des raisons de dire cela, et quelles sont-elles. Ou au contraire, n’y a-t-il pas de raison de dire cela. C’est la forme élémentaire de la discussion.

Les termes de la question :

a) le terme d’expérience (du latin experientia, essai, épreuve, tentative) a plusieurs sens qui tous se rapportent à un contact direct avec le réel. On distingue :

– l’expérience sensible, soit l’ensemble des sensations. Les sens (toucher, goût, ouïe, vue, odorat) permettent à l’homme de percevoir le monde qui l’entoure et de sentir son corps (sensibilité interne). Les signaux des sens sont traités par le cerveau.

Pour les empiristes, les données des sens sont la source de toutes nos connaissances.

– l’expérience vécue désigne des événements vécus au cours de sa vie, la mémoire que nous en avons, les effets que cela a eu sur nous. L’expérience vécue s’inscrit dans le temps long qui est celui de la vie. Elle contribue à former une identité individuelle. Ex : l’expérience des combats politiques.

– l’expérience pratique relève de l’action (la pratique, du grec praxis). Une pratique est une action répétée de façon habituelle. Elle est de ce fait mémorisée, exécutée avec plus de facilité. La pratique procure une certaine habileté. Ex : la pratique d’un sport.

– l’expérience scientifique ou expérimentation. Elle est pour l’essentiel un dispositif technique destiné à vérifier ou infirmer une hypothèse scientifique, elle-même solidaire d’une théorie. L’expérimentation est toujours organisée en fonction d’une hypothèse.

b) Le terme instruire a deux sens principaux, faire connaître ou rechercher, selon que l’on instruit quelqu’un (faire connaître) ou quelque chose (rechercher. Cf. le juge d’instruction qui recherche les éléments d’une affaire. (cf. TLFI). C’est le premier sens qui nous intéresse ici.

3 définitions sont lui sont associées : 1. Former l’esprit, la personnalité de quelqu’un par une somme de connaissances liées à l’expérience, à la vie, aux événements. 2. Communiquer (à un adulte, le plus souvent à un élève) un ensemble de connaissances théoriques ou pratiques liées à l’enseignement, à l’étude. 3. Porter à la connaissance de quelqu’un (une série de faits) aux fins de l’informer.

Compréhension de la question :

Partons de la définition d’instruire. Nous voyons bien qu’elle reconnaît à l’expérience un caractère instructeur en 1 et 2. Dans le même moment, elle se réfère principalement à l’idée de connaissance, et pas seulement empirique : connaissances théoriques, informer qqn. par ex. (sens 2 et 3). Il ne s’agit pas d’opposer ces sens entre eux mais de se demander le problème qu’ils révèlent.

Il est lié ici aux relations entre la connaissance et l’expérience : quels liens y a-t-il entre ces 2 notions ? La connaissance suppose-t-elle l’expérience ? La connaissance est le savoir que nous avons de qque chose, dans un domaine particulier, moyennant son étude, cad moyennant un certain nombre d’efforts de recherches, de définitions, de réflexions qui ont permis de caractériser de façon rigoureuse cette chose. Elle est opposée à l’ignorance qui est l’état de celui qui n’est pas informé ou qui n’a pas étudié un sujet donné. Elle est distincte de la croyance qui est est adhésion de l’esprit sans examen approfondi ou sans preuves véritables.

Quel rôle l’expérience joue-t-elle dans la connaissance ? Pour les empiristes, elle est à la source de toutes nos idées, donc de toutes nos connaissances. Mais l’expérience est aussi le vécu et la pratique soit un contact singulier avec une chose ou au contraire un usage répété. Dans les 2 cas, le rapport à la chose est censé nous dire quelque chose d’elle. Mais quoi ? Et de quelle façon précise ? Enfin, il y a l’expérimentation scientifique. Elle a un rapport évident à la connaissance. Mais quel est son rôle précis, en particulier sa place relativement à la théorie ?

La définition d’un problème.

Nous en voyons les 2 directions : la première défendra que l’expérience est source de connaissances, qu’elle en est un élément indispensable. Ce qu’il faut valoriser ici : le rapport aux choses mêmes. Il n’y a pas de connaissance s’il n’y a pas ce rapport, mais soit ignorance, soit croyance, cad confiance en notre seule pensée, ou en des propos qui nous auraient été transmis par d’autres.

La seconde, plus difficile, défendra la thèse que l’expérience ne suffit pas à connaître, voire – mais c’est un travail plus difficile – qu’elle empêche de connaître. A valoriser ici : ce qui n’est pas l’expérience, savoir l’activité réfléchie de l’esprit, et plus particulièrement l’activité théorique entendue comme une activité purement rationnelle. Il s’agit de montrer que la connaissance n’est pas la pure réception d’une expérience, mais une activité plus complexe qui mêle la réflexion rationnelle et l’expérience, la première définissant le rôle précis de la seconde. Rappel : nous avons vu en cours que les faits en eux-mêmes n’avaient pas de sens, ne prouvaient rien sans une pensée qui leur attribue un rôle précis dans une argumentation.

Un plan possible :

1ère partie : ce dont l’expérience nous instruit.

l’axe de cette partie : l’expérience nous instruit de la réalité, cad à la fois de l’être même des choses mais aussi de nous mêmes, qui faisons partie de l’expérience.

Idée 1 :  L’expérience sensible est l’origine de notre rapport au monde. C’est par elle que l’être humain parvient à connaître le monde. Nos impressions sensibles sont à l’origine de nos idées. Cf Hume : ‘Tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ». EEH, Section II.
L’expérience nous instruit de l’existence de la réalité.

Idée 2 : En même temps qu’elle nous fait connaître le réel, l’expérience nous fait nous connaître nous-mêmes.
Ex : l’expérience vécue. Le propre de cette expérience est qu’on ne peut pas lui substituer une réflexion théorique, puisque ce que l’on apprend tient justement dans le fait de vivre (sentir, éprouver, penser, se souvenir d’un évènement) le moment singulier.
Ex : l’expérience pratique. La répétition d’une action nous en donne la maîtrise et par là développe notre habileté.
L’expérience nous instruit de nous-mêmes, elle nous révèle à nous-mêmes.

Idée 3 : En s’appuyant sur l’expérience, le savant prouve la vérité de ses hypothèses. Ainsi dans les sciences de la nature, le savant procède à une expérimentation, qui confirme ou infirme son hypothèse. De même, dans le domaine des sciences humaines et sociales, le savant cherche à établir les faits (recherches d’archives, constructions statistiques, etc) qui confirment ou non son expérience.

2ième partie : ce dont l’expérience ne nous instruit pas.

l’axe de la cette partie : il n’y a d’instruction que s’il y a une activité rationnelle.

Idée 1 : l’expérience sensible est un ensemble d’impressions qui en elles-mêmes ne constituent pas une pensée, même si elles sont à l’origine de nos idées. Il n’y pas de pensée sans une activité rationnelle qui créent des liens entre les idées, les associent à des mots.

Idée 2 : Le propre des faits est qu’ils ne disent rien :  ils n’expliquent pas. Il est des expériences qui n’instruisent pas et que nous répétons sans les comprendre, ou d’autres qui sont vécues comme des énigmes, des moments indicibles. Ex :  expérience traumatique.
De même, la simple pratique empirique ne donne pas la connaissance de ce que l’on fait. Le bricoleur n’a pas la connaissance de l’homme de l’art, l’artisan. Cf. la distinction homme d’art/homme d’expérience d’Aristote.

Idée 3 : il n’y a pas d’expériences en sciences si le savant ne se fixe pas auparavant une hypothèse pour conduire ses recherches empiriques. Pas d’expérimentation ou de recherches dans les archives sans une pensée rationnelle qui guide les recherches. Cf. textes de Bachelard sur la connaissance qui est une réponse à une question, de Lucien Febvre pour qui l’histoire est choix.

3ième partie possible : ce dont l’expérience nous instruit le plus, n’est-ce pas qu’elle ne nous instruit pas  ?

Idée 1 : l’expérience est en elle-même dénuée d’intelligence, de compréhension : il lui faut l’analyse. Mais à l’inverse, l’analyse à seule ne suffit pas : il faut le rapport aux choses mêmes qui distingue le réel du simple possible ou de la fiction.

Idée 2 : ce que l’expérience nous apprend est moins une leçon définitive que le fait que nous avons toujours à apprendre. L’expérience nous apprend que nous avons toujours à apprendre d’elle, qu’il ne faut pas donc pas s’enfermer dans un dogmatisme. Cf ce texte de Gadamer.

On peut penser ici à la fameuse question de ce que nous enseigne l’histoire. A cette question Hegel répond que justement le grand enseignement de l’histoire, « c’est que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire ». Cf ce texte. Une situation historique est toujours particulière. Il faut donc toujours être attentif à sa nouveauté, sa singularité.

Idée 3 : Il s’agit de créer entre le penser rationnelle et l’expérience, le rapport aux faits réels, une dialectique, une opposition critique vertueuse, l’un venant sans cesse interroger l’autre.

Ce contenu a été publié dans La dissertation, problématiser. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire