Les problèmes de la liberté d’action : l’exemple de la surveillance sur le net.

Un entretien avec E.Zuckerman, article de Philosophique magazine n°102, sept 2016.

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Au préalable, montrer les liens qui unissent les notions suivantes et qui sont autant de dimensions à prendre en compte pour penser la liberté humaine :

  • Liberté / Nature : les hommes agissent dans le monde et sont donc soumis aux lois physiques ou lois de la nature. Il n’y a donc pas de liberté d’action sans connaissance au moins élémentaires de la nature, une maîtrise de ses forces, une action de transformation physique. Cela définit de façon générale le travail ou transformation de la nature et la technique ou la maîtrise des forces naturelles à l’aide d’objets (outils, machines) et de dispositifs techniques (savoir-faire, système).
  • Liberté / Vivant : en tant qu’il est un être vivant l’homme est existe dans le temps, vieillit et meurt. Faut-il voir dans ce caractère temporel de l’existence humaine une soumission au temps (un manque de liberté) ou au contraire une possibilité unique d’être (un moment de liberté créative et valorisante) ?
  • Liberté / Autrui, Société : les hommes vivent en société, en relation les uns avec les autres et leur liberté doit se comprendre dans cette interaction. Autrui, la société limitent-ils ma liberté ou lui donnent-ils toute son ampleur ?
  • Liberté / Etat : L’État est cette institution humaine qui peut user de façon légale de la violence physique. Est-il nécessaire à la liberté humaine, à sa défense (sécurité), ou au contraire, en est-il l’ennemi ?

1) Vocabulaire  de l’article :

Berner Lee : savant anglais, fondateur du Web au début des années 90.

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The guardian ; journal américain qui a publié les informations d’ E.Snowden.

NSA : créée en 1952, La National Security Agency (NSA, « Agence nationale de la sécurité ») est un organisme gouvernemental du département de la Défense des États-Unis, responsable du renseignement d’origine électromagnétique et de la sécurité des systèmes d’information et de traitement des données du gouvernement américain.

Edward Snowden : né le 21 juin 19831, est un informaticien américain, ancien employé de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la National Security Agency (NSA), qui a révélé les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques.

À partir du 6 juin 2013, Snowden rend publiques par l’intermédiaire des médias, notamment The Guardian et The Washington Post, des informations classées top-secrètes de la NSA concernant la captation des métadonnées des appels téléphoniques aux États-Unis, ainsi que les systèmes d’écoute sur internet des programmes de surveillance (ex : PRISM).

géolocalisation : possibilité de localiser d’un point de vue géographique une personne à partir de de son téléphone ou de tout autre appareil relié à un GPS.

GPS : Le Global Positioning System (GPS) (en français Système mondial de positionnement [littéralement] ou Géo-positionnement par Satellite) est un système de géolocalisation fonctionnant au niveau mondial et reposant sur l’exploitation de signaux radio émis par des satellites dédiés.

TOR : The Onion Routeur. Tor est un réseau informatique superposé mondial et décentralisé. Il permet d’anonymiser l’origine de connexions (navigation Web ou de messagerie instantanée)

algorithme : Un algorithme est une suite finie et non ambiguë d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre un problème ou d’obtenir un résultat.

D’autres termes :

métadonnées : ce sont des informations (ex : heure, lieu, contact, etc) liées à un message, une communication, un usage du net. Les capter permet de faire un premier tri des données et de sélectionner, rechercher les plus pertinentes.

Upstream : ce terme sert à désigner les infrastructures de base d’internet qui peuvent servir à la collecte des informations. Ex : les câbles sous-marins.

2) Le problème posé par le document : c’est celui de la surveillance du net, cad une entrave possible à la liberté d’action sur le net (libertés d’opinion, d’expression, de publication, protection des données privées et personnelles, des communications, etc.).

Les termes importants : surveillance, influence.

Les acteurs de ce problème : les Etats, les acteurs économiques (entreprises privées), l’ensemble des citoyens.

Les particularités de la surveillance sur internet :

  • elle est massive à la fois en extension (un très grand nombre de personnes surveillées) et en profondeur (de nombreux aspects de la vie des personnes sont surveillées, des plus manifestes aux plus intimes et privées).
  • elle est le fruit de l’activité des surveillés eux-mêmes. L’usage des calculateurs, des algorithmes permet de surveiller les personnes via une collecte de données auxquelles les utilisateurs contribuent eux-mêmes par leur usage des technologies. Elle est liée aussi à la numérisation des données des activités humaines et à son extension à tous les domaines de la vie.

Les motifs de la surveillance :

  • pour l’Etat : la sécurité. On retrouve ici l’argument majeur utilisé par l’Etat pour justifier des restrictions des libertés publiques. Ex : lutte contre le terrorisme, le banditisme, les trafics, les fraudes, etc.
    Problème : les personnes surveillées ne sont pas simplement celles qui sont susceptibles de commettre des délits. Mise en place d’un contrôle social généralisé.
  • pour les entreprises marchandes : un meilleur service offert aux consommateurs.
    Problème : un grand nombre d’informations concernant les consommateurs, leurs conduites, sont collectées, triées, vendues, utilisées. Le but : mieux comprendre les conduites d’achat pour mieux les influencer.

Nous retrouvons ici ce que Michel Foucault avait étudié lorsqu’il s’est intéressé à la naissance de la prison, à savoir la mise en place d’un système technique de surveillance, le panoptique, réseau de visibilité, de transparence dont le but dernier est de modifier les comportements humains. Cf cet article.

3) quelle attitude face à cette surveillance ? 

Nous en avons isolées 3 à partir des propositions que l’on trouve dans le numéro 102 de Philosophie Magazine, pp. 61 à 63.

  • stratégie 1 : l’exil technophobe.

Il faut rompre avec la technique : abandonner son téléphone portable qui nous géolocalise, renoncer aux informations, aux communications aux commandes sur Internet. Une ligne fixe et une adresse postale suffisent bien. Après tout, il y avait bien une vie avant Internet et les hommes n’étaient pas plus malheureux ni moins informés. Par contre, ils étaient moins surveillés.

On peut attacher cette position au philosophe du XVIII sème s. Jean-Jacques Rousseau. Dans son Discours sur les sciences et les arts il montre que le progrès technique, la diffusion de la culture, des lettres et des arts, s’accompagnent d’une socialisation des comportements qui rend les hommes hypocrites et plus soucieux de plaire que d’être juste. Appliquons cela à notre époque : la fréquentation des réseaux sociaux uniformisent les comportements et les opinions. Facebook ferait-il de nous des moutons imbéciles ?

stratégie 2 : la révolte technophile.

Si l’on ne veut pas subir le progrès technique, il faut apprendre à le connaître. Il faut éviter deux écueils : celui qui consiste à fuir la technique, et celui qui consiste à la sacraliser. Fuir la technique (technophobie) c’est se fuir nous-mêmes en tant qu’êtres humains car l’invention technique est une manifestation de l’humanité. Sacraliser la technique revient à la confondre avec une puissance magique et ne permet pas de la comprendre. Telle est la position défendue par le philosophe français Gilbert Simondon (1924-1989).

La meilleure attitude consiste donc à apprendre à maîtriser la technique, ici par exemple l’outil numérique. Chacun peut s’initier au cryptage de ses données personnelles en utilisant le réseau Tor. Apprenons à mieux connaître et maîtriser les outils que nous utilisons et nous en serons moins esclaves.

  • stratégie 3 : l’optimisation

Internet offre une formidable opportunité de nous faciliter la vie, d’augmenter le bonheur de tous. Ne nous en privons pas ! Evitons les embouteillages grâce au GPS, faisons-nous de nouveaux amis grâce aux réseaux sociaux, découvrons de nouveaux groupes grâce au site de musique en ligne, etc.

Une chose est bonne selon le philosophe utilitariste britannique John Stuart Mill si elle permet d’augmenter le bonheur des hommes sur terre (et pas seulement le mien). Dans la mesure où il favorise la mise en commun des informations, des oeuvres, l’entraide, la collaboration bénévole à une encyclopédie en ligne, etc. le réseau internet est donc une bonne chose.

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