texte (n°4) de D.Hume : « Tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur la relation de la cause à l’effet.

« Tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur la relation de la cause à l’effet. C’est au moyen de cette seule relation que nous dépassons l’évidence de notre mémoire et de nos sens. Si vous demandiez à quelqu’un pourquoi il croit à la réalité d’un fait qu’il ne constate pas effectivement, par exemple que son ami est à la campagne ou en France, il vous donnerait une raison ; cette raison serait un autre fait : une lettre qu’il a reçue ou la connaissance de ses résolutions antérieures et de ses promesses. Un homme qui trouverait une montre ou une autre machine dans une île déserte conclurait qu’il y a eu précédemment des hommes sur cette île. Tous nos raisonnements sur les faits sont de même nature. On y suppose constamment qu’il y a une connexion entre le fait présent et ce qu’on en infère. (…) Si donc nous désirons nous satisfaire au sujet de la nature de l’évidence qui nous donne la certitude des faits, il faut que nous recherchions comment nous arrivons à la connaissance de la cause et de l’effet.

J’oserai affirmer, comme une proposition générale qui n’admet pas d’exception, que la connaissance de cette relation ne s’obtient, en aucun cas, par des raisonnements a priori; mais qu’elle naît entièrement de l’expérience quand nous trouvons que des objets particuliers sont en conjonction constante l’un avec l’autre. Qu’on présente un objet à un homme dont la raison et les aptitudes soient, par nature, aussi fortes que possible ; si cet objet lui est entièrement nouveau, il sera incapable, à examiner avec la plus grande précision ses qualités sensibles, de découvrir l’une de ses causes ou l’un de ses effets. Adam, bien qu’on admette l’entière perfection de ses facultés rationnelles dès son tout premier moment, n’aurait pu inférer de la fluidité et de la transparence de l’eau que celle-ci le suffoquerait, ou de la lumière et de la chaleur du feu que celui-ci le consumerait. Nul objet ne découvre jamais, par les qualités qui paraissent aux sens, soit les causes qui les produisent, soit les effets qui en naissent. et notre raison ne peut, sans l’aide de l’expérience, jamais tirer une conclusion au sujet d’une existence réelle et d’un fait.»

Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section IV, 1ère partie.

Vocabulaire : 1) une connexion : liaison étroite, enchaînement entre certaines choses.
2) Inférer : tirer une conclusion, une conséquence d’un fait. 3) a priori (terme latin) : qui n’est pas fondé sur l’expérience. 4) une conjonction : 2 choses sont en conjonction quand elles se présentent ensemble, l’une en même temps que l’autre.

 

Introduction :

– le thème : les raisonnements sur les faits et la relation de causalité.

– le problème : il est double. C’est celui de la nature des raisonnements sur le faits, autrement dit du type de raisonnement utilisé pour connaître les faits. C’est aussi celui de la nature de la relation de causalité, cad quelle est la nature du lien entre la cause et l’effet. Ce dernier problème est essentiel, car il va permettre à Hume d’affirmer, contre l’idée commune, que la connaissance du lien de causalité n’est pas une connexion a priori mais le fruit d’une simple conjonction empirique.

– la thèse et le plan : elle est double. La première : les raisonnements sur les faits sont fondés sur la relation de causalité. C’est le 1er paragraphe et notre 1ère partie. La seconde : la connaissance de la relation de causalité naît de l’expérience d’une conjonction constante entre 2 objets. C’est le 2nd paragraphe, la 2nde partie de l’étude de ce texte.

 

1ère partie : raisonnements sur les faits et relation de la cause à l’effet. 

Hume commence par affirmer la thèse, puis imagine 2 exemples, ceux de la lettre et de la montre. Il termine par une définition de la relation de causalité, telle que nous l’imaginons.

– la thèse : « tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur la relation de cause à l’effet ». Ajoutons  » c’est au moyen de cette seule relation que nous dépassons l’évidence de notre mémoire et de nos sens ».

Rappel : un raisonnement est une certaine relation entre des idées qui partant d’un ensemble de propositions permet d’en affirmer une nouvelle.

Hume considère qu’il existe 3 types d’associations entre les idées (Cf. Section III, l’association des idées.) Ces  relations sont : la ressemblance, la contiguité (proximité) dans le temps ou l’espace, la relation de cause à l’effet.

. la ressemblance : l’idée d’un objet conduit naturellement à une autre d’un objet semblable. Ex : le tableau à l’original.
. la contiguïté dans le temps et l’espace : l’idée d’un objet conduit naturellement à une autre d’un objet proche dans le temps ou l’espace. Ex : une pièce à une autre pièce.
. la relation de causalité : l’idée d’un fait conduit naturellement à une autre d’un fait qui suit le premier. Ex : la blessure et la douleur qui la suit.

La ressemblance est un lien de la mémoire. La contiguité est liée à nos sens. Avec la ressemblance et la contiguité, l’entendement ne dépasse donc pas « l’évidence de notre mémoire et de nos sens », le souvenir d’une impression passée (mémoire) ou le vécu d’une impression présente (sens). Seule la relation de la causalité permet d’aller au delà, comme nous allons le voir avec les 2 exemples suivants.

– les 2 exemples : la lettre et la montre.

Dans les 2 situations nous allons voir que d’un ensemble de faits, nous inférons un autre fait, sans que cette inférence tienne de la mémoire ou des sens.

. la lettre : un homme croit que son ami est la compagne. Il croit donc en l’existence d’un fait, la présence de son ami à la campagne. D’où tient-il cette croyance ? Ce n’est pas un souvenir, ni une impression présente. Cette croyance n’est donc pas fondée sur la ressemblance ni la contiguité.

Elle est fondée sur un autre fait : une lettre (ou une déclaration) de l’ami selon laquelle il irait à la campagne. Comprenons : la lettre (les propos qu’elle contient) est la cause d’une croyance (que l’ami est à la campagne) qui est donc son effet.

Cette croyance porte sur un fait : la présence de l’ami à la campagne. Elle relie ce fait à un autre, celui de la lettre, et cela par le biais de la croyance qui manifeste ici le raisonnement.  Nous avons donc, par raisonnement, relié un fait dont nous sommes témoins à un autre, dont nous ne sommes pas témoins. Soit une relation de causalité.

NB : la question n’est pas ici de savoir ce qui s’est passé réellement, si l’ami est ou non à la campagne. La question est de savoir comment nous raisonnons sur les faits. D’où ce rôle de la croyance entre la cause (la lettre) et l’effet supposé (la présence de l’ami à la campagne).

. la montre : sur la base d’un fait, la présence d’une montre (ou une autre machine) sur une île déserte, nous croyons qu’il y a eu des hommes sur cette île. Cette croyance a une cause : la fait de la montre.

Mais comme vu précédemment, cette croyance porte sur un fait : la présence antérieure d’autres hommes. La présence de la montre est donc pensée en lien avec la présence d’hommes. Elle est pensée comme un effet de leur présence. Nous avons relié par un raisonnement (une croyance) le fait constaté de la montre et le fait non constaté de la présence des hommes.

– la définition de la relation de causalité : elle est définie comme une connexion entre un fait présent et ce qu’on en infère. Un fait présent constaté nous amène à croire en l’existence de faits passés, présents ou futurs non constatés.

Il faut noter ici le role de la croyance en l’existence d’un lien : c’est l’inférence que nous faisons. A noter aussi : le terme de connexion. Il signifie lien étroit entre 2 choses, comme si ces 2 choses étaient liées par nature. Nous allons voir que cette idée de connexion est critiquée par la suite, qu’elle est le fruit de notre entendement et non le constat de ce qui est.

 

 2nde partie : la connaissance de la relation de causalité est empirique et non a priori.

Hume défend ici une position empiriste et sceptique de la connaissance des faits.

– empiriste : notre croyance en l’existence d’une relation de causalité est fondée sur l’expérience, soit les impressions sensibles.

Notre raison ou entendement fait bien un lien entre tel fait-cause et tel fait-effet. Mais ce lien, qui est rationel, n’est pas purement rationnelle. Il n’est pas a priori, indépendant de toute expérience. Au contraire, il la suppose. C’est tout l’objet des exemple donnés dans ce 2nd paragraphe.

. l’exemple d’un objet entièrement nouveau donné à un homme qui possède une entière raison. La thèse de Hume est que cet homme ne pourra pas, partant des qualités sensible de l’objet, découvrir ses causes et ses effets. Il ne pourra pas, par simple examen de l’objet, sans expérience donc de relation de causalité entre cet objet et d’autres, se prononcer sur ce qui a causé ou ce que peut entraîner l’objet.

. l’exemple d’Adam, de l’eau et du feu : Adam représente ici l’homme vierge de toute expérience d’un lien de causalité. Il ne sait de la causalité entre les faits en quelque sorte. Hume affirme qu’il ne peut donc pas savoir que l’eau étouffe ou que le feu brûle. Les liens de causalité entre les faits ne sont pas donnés par l’impression sensible que nous avons des objets séparément. C’est l’expérience qui nous instruit des relations de causalité. C’est elle qui est au fondement de nos croyances.

Mais cela a une conséquence important quand à l’idée que nous nous faisons d’une telle relation. Cette conséquence est sceptique.

– sceptique : sitôt qu’il affirme le caractère empirique de la relation de causalité, Hume change sa façon de parler. Il n’est plus question de connexion entre les faits mais de conjonction constante. C’est là un changement important.

Une conjonction n’est pas un lien étroit entre des faits comme la connexion, mais leur simple association régulière, constante. Affirmer que le fait A est connecté au fait B signifie que quelque chose dans la nature des faits A et B les lie nécessairement. A l’inverse, dire que le fait A est en conjonction avec le fait B signifie qu’ils surviennent régulièrement ensemble, et c’est tout. Cela n’implique pas qu’ils sont liés entre eux. C’est en quelque sorte un simple constat empirique qui ne se prononce pas sur la nature de A ou de B.

Ce que nous apprend l’expérience, c’est donc que la relation de causalité est une simple conjonction de faits, et non une connexion entre ce faits, comme nous avons pourtant tendance à le croire. Connecter ce qui est simplement conjoint dans l’expérience, voilà ce que fait notre entendement. Il le fait de façon contestable, puisqu’il va plus loin que le donné de l’expérience. Mais ici, il importe surtout de savoir qu’il le fait, de ne pas ignorer son rôle.

Conclusion : nos raisonnements sur les faits sont fondés sur la relation de causalité, qui est elle-même fondée sur l’expérience. Cela implique que notre croyance joue un rôle majeur : sur la base d’une conviction répétée de faits, nous croyons en l’existence d’un lien (une connexion) entre les faits. Il est à préciser qu’il s’agit là d’une simple croyance, une opération de notre entendement, et non de ce qui est en réalité.

 

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