L’Enquête sur l’entendement humain de D. Hume, section I : le projet philosophique de Hume.

Question : A quoi doit servir la philosophie selon D.Hume ?

Une science de la nature humaine 

Le texte de la section I de l’EEH commence par une définition de la philosophie morale : elle est une science de la nature humaine. Le terme de science a ici le sens de savoir rigoureux, et celui de nature humaine signifie un ensemble de caractères innés susceptibles de définir l’essence de l’homme, soit ce que sont nécessairement tous les hommes du fait de leur origine naturelle commune.

Deux façons de philosopher

Par la suite, Hume distingue 2 façons d’aborder cette philosophie morale :

  • la 1ère est « facile et claire » et « agréable » et « utile (…) dans la vie courante » (§2, p48). Elle vise à rendre les hommes meilleurs d’un point de vue moral, cad plus vertueux. Son moyen est la persuasion, soit une argumentation qui sans être dénuée de logique, fait surtout appel aux sentiments, à la force des exemples. Ses principaux auteurs sont des écrivains comme Cicéron (Antiquité) ou La Bruyère (XVII ième s.).
  • La 2nde est « précise et abstruse » cad difficile à comprendre (idem). Elle est une spéculation, cad une réflexion abstraite, sur la nature humaine. Son but : déterminer  à l’aide d’une connaissance solide, « hors de controverse », les grands principes de la nature humaine, et par là de la philosophie morale toute entière. Ses principaux auteurs sont Aristote (Antiquité) et Malebranche (philosophe post-cartésien du XVII sème s.).

Pour simplifier nous dirons que la 1ère façon vise surtout la clarté et l’utilité, la seconde la précision et la vérité.

Nous retrouvons là une distinction classique de la philosophie que l’on peut exprimer à l’aide de son étymologie grecque : philo et sophia, soit l’amour de la sagesse et du savoir. Pour un philosophe grec, il n’y a pas de sagesse véritable, de conduite bonne, sans savoir. La réciproque est vraie : pas de savoir véritable sans sagesse. Les deux sont liés.

A l’époque moderne ces deux dimensions de la philosophie peuvent être opposées. Ici, elles le sont surtout relativement à leur usage social : la 1ère philosophie s’adresse à toutes les personnes cultivées, la 2nde intéresse davantage les philosophes de profession, dont Hume fait partie.

Hume a connu un échec éditorial lors de la parution de son 1er ouvrage, le Traité de la nature humaine (1739). Il relevait de la 2nde philosophie et n’a pas trouvé son public. Avec l’EEH (parue sous un autre titre en 1748), Hume vise à ne pas refaire la même erreur, d’où cet avertissement au lecteur sur les différentes façons de faire de la philosophie. Il va dans les paragraphes suivants éclaircir sa position.

Etre philosophe sans cesser d’être homme.

Hume a retenu la leçon de son échec et prétend désormais ne plus séparer ces 2 façons d’être philosophe. Il conserve le souci de précision et de vérité de la 2nde philosophie mais veut aussi s’adresser à l’homme « sociable » et « actif » (§2, p.50). La solution est selon lui « un genre de vie mixte » où l’on peut donner « libre cours à (la) passion pour la science » mais d’une science qui soit « humaine et telle qu’elle puisse se rapporter directement à l’action et à la société ». Ce qu’il résume à l’aide d’une phrase célèbre : « Soyez philosophe; mais au milieu de toute votre philosophie, soyez toujours un homme ». (idem)

Une enquête naturaliste et sceptique sur l’entendement humain

On pourrait bien sûr ne pratiquer que la 1ère philosophie et éviter la seconde, que Hume nomme ici métaphysique. Mais 2 difficultés se posent :

  • la 1ère est que la précision est utile. La 2nde philosophie est donc utile à la 1ère, comme l’anatomie l’est au dessin (§3, p. 51)
  • La 2nde est plus importante encore : la métaphysique, du fait de son obscurité, est source d’erreur et de préjugés. Il n’est pas possible de la laisser se développer sans jamais les corriger.

La solution consiste à « délivrer d’un seul coup le savoir de ces questions abstruses » et pour cela « d’enquêter sérieusement sur la nature exacte de l’entendement humain et de montrer, par une analyse exacte de ses pouvoirs et capacités, qu’il n’est apte en aucune manière à s’engager en de tels sujets lointains et abstrus » (p.54)

Comprenons : le but de Hume est de mettre à jour les capacités de l’entendement humain afin d’en montrer les limites et par là de mettre fin une fois pour toutes à d’inutiles et nuisibles spéculations métaphysiques. Sa réflexion a donc un but correctif et limitatif : c’est la dimension sceptique de sa pensée.

Le modèle de Newton

Son modèle est celui de Newton (cf. note a p. 57). Newton (1642-1727) est un astronome, physicien, mathématicien britannique. Dans son ouvrage majeur, les Philosophiae naturalis principia mathematica, paru en 1687, il établit les lois universelles du mouvement et celle de la gravitation. Newton ne s’est donc pas contenté d’observer les astres et leurs mouvements, il a aussi « déterminé les lois et les forces qui gouvernent et dirigent les révolutions des planètes » (p.57)

Ce que Newton a fait dans le domaine de la philosophie naturelle, science de la nature du monde (en termes modernes : les sciences physiques), Hume prétend qu’il est possible de le faire dans le domaine de la philosophie morale, science de la nature humaine. Voilà tout ce à quoi peut prétendre la philosophie pour lui : déterminer les principes généraux, les lois naturelle et universelles de l’esprit humain.

On pourrait donc pour terminer dire que son approche philosophique est de type naturaliste et sceptique :

  • naturaliste au sens où il est clairement affirmé qu’il existe une nature humaine immuable régie selon des principes, qu’il s’agit de connaître, ici plus précisément ceux de l’entendement;
  • sceptique dans la mesure où comme nous l’avons vu, cette connaissance des principes de l’entendement humain a pour but de limiter ses prétentions à connaître.
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