L’âme comme principe formel de vie.

« Ces déclarations de Démocrite (1) sont donc vraiment simplistes : c’est comme si un charpentier parlait d’une main de bois. Et c’est bien ainsi que les physiologues parlent de la genèse et des causes de la structure, se demandant à quelle force est due leur organisation. Le charpentier parlerait peut-être de sa hache et de sa tarière (2), comme eux font de l’air et de la terre ; seulement, il parlerait mieux; il ne lui suffirait pas de dire qu’au contact de son outil se produit tantôt un trou, tantôt une surface plane, mais il dirait aussi pourquoi il a donné tel coup et en vue de quoi –il dirait la cause qui fait que telle ou telle chose prend sa forme. Ce qui manifeste que ces naturalistes ont tort et qu’il faut parler de la nature d’un animal, de ce qu’il est, de ses qualités et de chacune de ses parties, comme on parle de la forme d’un lit.

Or, si cela c’est l’âme, ou une partie de l’âme, ou, au moins, ce qui n’existe pas sans âme (l’âme disparue il n’y a plus d’animal et aucune des parties ne demeure la même, sinon seulement par la configuration extérieure, comme ceux qui, dans la légende, ont été changés en pierres), s’il en est ainsi, il appartiendra au naturaliste de parler de l’âme et d’en avoir la science, et sinon de toute âme, du moins de ce qui fait l’animal ce qu’il est ; le naturaliste doit connaître ce qu’est l’âme ou cette partie spéciale de l’âme, et tout ce qui accompagne son essence, d’autant plus que nature se dit en deux sens : la matière et la substance. C’est cette dernière qui joue le rôle de moteur et de fin. C’est cela qui est l’âme de l’animal, ou toute entière, ou une partie d’elle-même. Ainsi, il faut dans l’étude de la nature, insister davantage sur l’âme que sur la matière, dans la mesure précisément selon laquelle c’est plutôt par l’âme que la matière est nature, que l’inverse ; en effet, le bois n’est lit et trépied, que parce qu’il est cela en puissance. »

Aristote, Parties des animaux, I, I, trad. J.M.Leblond, éd. Flammarion, coll.GF, pp 42-43.

Notes : 1. Ces déclarations de Démocrite : « tout le monde voit bien ce qu’est la forme de l’homme, puisque c’est la forme extérieure et la structure qui la font connaître ». 2. Tarière : grande vrille de charpentier.

Les étapes du raisonnement :

– dans le §1, Aristote critique Démocrite qui affirme que la forme d’un être vivant est connue par la vue, la connaissance de son corps (matériel). Or, selon Aristote le corps matériel de l’être ne donne pas connaissance de sa forme, sinon le cadavre permettrait de connaître l’être vivant de la même façon que l’être vivant lui-même.

Pour connaître la forme de l’être, il faut savoir en vue de quoi il a été fait, de la même façon  que l’on sait ce que font une hache et une tarière, non pas par les trous ou surfaces qu’elles permettent de faire, mais quand l’on connaît le but de celui qui s’en sert, le charpentier. Il faut parler d’un animal comme de la réalisation d’un objet par un artisan : il est lui aussi la réalisation d’un projet, d’une finalité, celle de la nature (à la différence du lit qui est la réalisation d’une finalité humaine).

– dans le §2, Aristote affirme que cette finalité de l’être est celle de son âme qui est vie et forme de cet être. La connaissance de l’être vivant et donc la connaissance de son âme, plus exactement de sa forme ou essence.

La connaissance de la matière de l’être vivant, de son corps, ne suffit pas :  elle serait l’équivalent, pour la connaissance du lit, de la matière dont il est composé, le bois par ex. La connaissance de ce qu’est un lit est la connaissance de la finalité poursuivie par le menuisier quand il a sculpté le bois. De la même manière, la connaissance d’un être vivant est la connaissance de son âme, c’est-à-dire sa forme ou son essence, de la finalité qu’elle manifeste.

 

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