La société et les échanges

Travail sur un sujet : l’échange est-il au coeur des sociétés ?

a-la forme du sujet.

. les termes importants : les échanges, des sociétés.

. le terme secondaire qui met en relation : coeur (être au coeur). Expression imagée qui signifie à la fois être au centre et être vital. Etre au centre : être le principe qui constitue et ordonne les sociétés. Etre vital : être la condition nécessaire des sociétés. On peut aussi faire jouer l’opposition moyen/fin : les échanges sont-ils le moyen de la vie sociale / la fin de la vie sociale.

. la forme de la question : elle propose de réfléchir au rôle des échanges dans la constitution des sociétés. Les deux notions doivent donc être considérées dans leur relation.

b-Les significations des termes principaux.

  • le terme d’échange désigne le fait de donner une chose contre une autre chose. Une condition essentielle pour parler d’échange est la réciprocité. De ce point de vue, l’échange se distingue du don ou de la simple communication (diffusion) qui ne suppose pas de réponse.
    Par ailleurs, il n’y a pas d’échanges sans une reconnaissance de la personne d’autrui. On n’échange pas avec un objet. On peut croire échanger avec un animal et dans ce cas, on lui suppose une sorte de personnalité. Echanger avec un être humain, même un adversaire (échanger des coups par ex.) suppose toujours qu’on le reconnaisse comme adversaire donc comme une personne. C’est la dimension morale de l’échange.Il existe de nombreux types échanges que l’on peut classer en trois grandes catégories :. les échanges marchands : c’est l’échange des fruits du travail humain, l’ensemble des biens et services que les hommes ne créent pour leur propre usage, mais dans le but de les échanger contre les biens et services créés par autrui.
    Les échanges marchands sont rendus nécessaires par la division sociale du travail (le fait que chaque personne ait un métier, une profession spécifique). Ils peuvent prendre la forme du troc, mais le plus souvent ils utilisent un moyen intermédiaire : la monnaie.La notion de valeur d’échange (ou marchande) est indissociable de celle d’échange marchand. Pour faire simple, la valeur d’échange d’un objet (bien ou service) est le prix de cet objet sur le marché (lieu de l’échange). Ce prix est relatif à la quantité de travail qu’il contient et à la relation de marché qui existe entre l’acheteur et le vendeur (relation de marché qui est plus globalement une relation sociale).
    Attention à bien dissocier la valeur d’échange de la valeur d’usage d’un objet. Cette dernière désigne son utilité propre.
    Ex : la valeur d’usage de l’eau est d’être consommée ou de servir à laver, à cuire, etc. La valeur d’usage d’une imprimante est.. d’imprimer. La valeur d’usage d’une oeuvre d’art est d’ordinaire de susciter un plaisir par sa perception sensible (une musique est fait pour être écoutée, un tableau pour être vu, etc.).
    La valeur d’échange n’est pas proportionnel à sa valeur d’usage : l’eau a par ex. une grande valeur d’usage, mais une faible valeur d’échange. Le prix de l’eau est fonction du travail nécessaire à son traitement, sa distribution et, dans une autre mesure, du marché (ex. situation de monopole de distribution). A l’inverse, la valeur d’échange d’un bijou précieux est grande, sa valeur d’usage est faible, si l’on veut bien considérer qu’elle est pour décorative.. les échanges symboliques : un symbole est un signe inventé par l’homme, cad un élément porteur de signification, par ex. : les mots, les gestes. Mais beaucoup de choses peuvent faire signe : des vêtements, une façon de manger, un mode de transport, etc.. les échanges affectifs : ce sont les sentiments que l’on exprime à autrui, comme l’amour, l’amitié, la sympathie. Ils mettent en jeu une dimension moins rationnelle de l’homme : sa sensibilité. Ils peuvent s’exprimer par des mots, des gestes mais aussi par le silence.
  • le terme de société ne doit pas être confondu avec celui de groupe ou d’ensemble de personnes. Une masse d’individus par ex. ne fait pas une société : il faut des relations, une organisation.

Depuis F.Tönnies (cf. ce texte), on distingue la communauté (Gemeinschaft) de la société (Gesellschaft) selon la nature du lien :
. le lien communautaire est affectif, moral, essentiel. C’est la communauté de la famille, de la parenté, le cas échéant des voisins, du village, du clan, de la tribu, etc. Le tout de la communauté prime sur l’individu.
. le lien social est plus réfléchi, rationnel, il est davantage fondé sur l’intérêt. C’est la société moderne divisée par le travail et organisée autour des échanges marchands.

Cette distinction bien que pertinente est discutable et on peut vouloir montrer que, sous son aspect plus individuel, le lien social a encore une forte dimension affective et morale.

c. le problème : il porte sur la place cad le rôle de l’échange dans la constitution et le maintien des sociétés.

Les échanges, quelle que soit leur nature, sont-ils une condition nécessaire des sociétés ? Et sont-ils la seule condition nécessaire des sociétés (ou autre chose est-il nécessaire aussi) ? En sont-ils le principe constitutif ? Par ailleurs, sont-il simplement les moyens de la réalisation d’une société ou bien en sont-ils aussi la fin ?

Propositions d’arguments, de références : 

1) En quels sens peut-on dire que les échanges sont bien au coeur des sociétés ? 

  • ils la constituent et l’étendent.

On peut penser aux échanges matrimoniaux (les mariages) et à la célèbre thèse de Claude Lévi-Strauss sur l’interdit de l’inceste, face négative de l’obligation d’échanger les femmes (et de ce fait les hommes). A ce sujet, cf. la lecture de ce texte.
Explication : dans toutes les sociétés, l’inceste est interdit. Pourquoi ? Cela n’est pas un fait de nature car rien d’un point de vue naturel (malgré le sentiment de réprobation qu’il suscite) ne s’oppose à l’inceste. Et de fait, malgré sa condamnation, il est pratiqué.
La thèse de Claude Lévi-Strauss est que la condamnation de l’inceste est la face négative (interdit) d’une obligation positive : celle de l’échange des époux et des épouses. S’interdire sa fille ou sa soeur/son fils ou son frère comme conjoint(e), revient à les rendre disponibles à un membre extérieur à la famille. Ce dernier a lui aussi laissé disponibles les membres de sa propre famille, de sorte que chacun, s’il perd les membres de sa famille comme époux(ses) gagnent l’ensemble des autres membres de la communauté.
Et par ce biais, la famille s’élargit : des liens se tissent avec la belle famille. A terme, c’est le village, la communauté qui s’agrandissent. L’obligation d’échanger les femmes/hommes de la famille expliquent donc la constitution des sociétés.

  • ils l’organisent et la développent.

La division sociale du travail (la spécialisation des tâches) offre des gains évidents d’efficacité et de qualité dans le travail. Elle est une condition nécessaire du développement économique, technique et intellectuel des sociétés. Mais elle a elle-même une condition nécessaire qui est l’échange marchand.
Une référence célèbre sur ce point est Adam Smith (cf. ce texte). 2 idées principales :
. les hommes ont un « penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre. ». L’échange est donc une disposition naturelle. Elle sans doute son origine selon Smith dans l’usage de la raison et de la parole. A long terme elle suscite une division du travail : chacun produit des biens précis en vue en vue de satisfaire son penchant à échanger.
. les échanges sont réglés selon un principe qui est un autre penchant de l’être humain : l’égoïsme ou intérêt personnel.

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. »

  • ils la maintiennent, la consolident.

On peut à cet égard souligner l’importance des échanges symboliques : échanges de mots, de gestes qui constituent la politesse. Ils ont un caractère obligatoire : rendre un salut, répondre à quelqu’un qui vous adresse la parole (lorsqu’il y est autorisé). Le sens des échanges symboliques manifestent les intentions de ceux qui échangent et permet de signifier/comprendre (ou de croire comprendre) le rôle et la place de chacun dans la société (pensons à l’apparence vestimentaire par ex., au look que l’on se donne).
Une référence à ce sujet : le rôle chef dans les sociétés traditionnelles amérindiennes. Cf. texte de Pierre Clastres. Dans ces sociétés sans Etat, le chef doit remplir 3 conditions :
. il est un « faiseur de paix ».
. il doit être généreux de ses biens.
. Il doit être un bon orateur.
Les 2 dernières conditions sont clairement des obligations d’échanger. Le but n’est pas « d’acheter » les autres membres de la tribu, ou de les rendre captifs du discours, mais d’accroître son prestige et par là sa place de chef. Cf. aussi ce que l’on appelle un Potlatch. Pensons enfin à l’importance que jouent les cadeaux et les dons dans nos sociétés.
Note sur le don : il apparaît comme un geste non réciproque. Mais on sait depuis M. Mauss que le don exige le plus souvent un contre-don, donc une réciprocité. Ex : l’échange des cadeaux, des saluts, etc.

2) En quel sens peut-on dire que les échanges ne sont pas au coeur des sociétés ? 

Il n’est pas facile de discuter la thèse précédente tant les échanges sont des éléments importants de la relation sociale. Deux voies nous semblent possibles pourtant qui supposent toutes les deux une définition des échanges comme des moyens de la vie sociale. Demandons nous alors s’il en existe d’autres, puis s’il est possible de définir une fin (un but) de la société qui serait au coeur de la société non pas de fait mais de droit.

  • les échanges sont un condition nécessaire de la société. Mais sont-ils la seule ? Sont-ils aussi condition suffisante de la relation sociale ? D’autres conditions pour penser le lien social :

. l’ordre issu de la domination. Deux possibilités ici :

. l’ordre non légitime issu du fait (force, richesse par ex.) : on peut penser à la conception de la politique selon Machiavel. Le prince, à la fois lion et renard, impose un ordre à la société sans lequel elle se désagrégerait, car les hommes sont des être égoïstes et peu respectueux des règles.

. l’ordre légitime issu de l’autorité de la loi, du contrat : on peut penser aux théories du Contrat Social de Hobbes et de Rousseau. Le principe : la société naît en même temps que la communauté politique par un contrat passé de tous avec tous et qui fonde l’Etat.

. la nature sensible de l’homme : les sentiments seraient à l’origine du lien social. On rencontre cette idée chez Rousseau notamment.

 . l’appartenance à la société : paradoxalement, c’est la société qui expliquerait elle-même le fait social ! Comprenons que la société s’est d’abord constitués suite au développement des échanges, à la sensibilité humaine, etc. mais qu’une fois constituée, elle est devenue le principe déterminant de l’existence humaine. De sorte que nous serions sociaux parce que nous serions déterminés à l’être du fait de notre appartenance sociale. La socialité est un effet social. Cette conception place la société comme une réalité indépendante de ce qui la constitue. Par ex. chez Durkheim :

« Il est possible que l’utilité économique de la division du travail soit pour quelque chose dans ce résultat [la constitution des sociétés], mais, en tout cas, il dépasse infiniment la sphère des intérêts purement économiques; car il consiste dans l’établissement d’un ordre social et moral sui generis [de son genre propre]. Des individus sont liés les uns aux autres qui, sans cela, seraient indépendants; au lieu de se développer séparément ils concertent leurs efforts; ils sont solidaires et d’une solidarité qui n’agit pas seulement dans les courts instants où les services s’échangent, mais qui s’étend bien au-delà. »

Durkheim, De la division du travail social, Paris, Alcan, 1893. p.24-25.

L’idée importante ici : celle d’un ordre social et moral propre, d’une solidarité qui dépasse les échanges économiques. On trouve une idée similaire chez Pierre Bourdieu :

« C’est la société, et elle seule, qui dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d’exister; c’est elle qui, en produisant les affaires ou les positions que l’on dit « importantes », produit les actes et les agents que l’on juge « importants », pour eux-mêmes et pour les autres, personnages objectivement assurés de leur valeur et ainsi arrachés à l’indifférence et à l’insignifiance. (…) Misère de l’homme sans Dieu, disait Pascal. Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale. En effet, sans aller jusqu’à dire, avec Durkheim, « la société, c’est Dieu », je dirais : Dieu, ce n’est jamais que la société. Ce que l’on attend de Dieu, on ne l’obtient jamais que de la société qui seule a le pouvoir de consacrer, d’arracher à la facticité, à la contingence, à l’absurdité ».

P.Bourdieu, Leçon sur la leçon, p.50, éd. de Minuit.

La société n’est donc pas seulement le résultat des échanges humains, elle est une puissance symbolique – un pouvoir de consécration dit le texte -, invisible à la plupart des hommes, et qui confirme sans cesse son ordre, sa hiérarchie des positions avantageuses/signifiantes ou misérables/absurdes.

  • les échanges sont de fait le moyen de la socialité, mais faut-il s’arrêter à penser la société telle qu’elle est ? N’est-il pas nécessaire de la pensée telle qu’elle doit être ? N’y a-t-il pas un but à la vie en société ? Ce but n’est-il pas son coeur ?

Une référence classique sur ce point : Aristote et la thèse que le Souverain Bien (le bonheur) relève de la science politique. La communauté n’existe pas en vue de la simple vie économique, ou la défense contre l’agresseur. Elle vise un bien qui est le bien commun, souverain bien dans le mesure où il réalise à la fois le bien de l’individu et celui de la cité, l’un ne s’opposant pas à l’autre.

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