Qu’est-ce que la politique ?

La politique se présente le plus souvent comme l’activité spécifique des hommes politiques, soit un ensemble de discours et d’actions qui tournent autour du pouvoir de l’Etat : campagne électorale, activité des élus, décisions gouvernementales, interventions dans les médias, etc.

Elle se présente aussi sous une autre forme : celle de désaccords qui divisent la société. Pensons par ex. aux débats, aux polémiques autour des lois autorisant les congés payés, l’IVG ou le mariage pour tous, abolissant la peine de mort, etc. Pensons encore aux divisions sociales entrainées par l’affaire Dreyfus ou la guerre d’Algérie, etc.

Ce sont là 2 premières approches possibles de la notion de politique. La première la relie à l’Etat et à son action, la seconde à la société et à ses divisions. Elles ne s’opposent pas nécessairement mais différent quant au sens à donner à la politique. Est-elle l’exercice d’un pouvoir, celui de l’Etat ? Est-elle l’expression de tensions inhérentes à la vie sociale ?

Nous allons tenter de répondre à ces questions, et d’abord de mieux les comprendre, en examinant un problème particulier, celui de la légitimité de l’autorité politique. Mais pour commencer, nous allons rappeler l’étymologie du mot politique.

a- la cité-Etat : un territoire, une communauté, une organisation.

Politique vient du grec « polis » que l’on traduit par cité-Etat.

. La cité est le lieu géographique où vit la communauté : la ville et la campagne qui l’environne.

. La cité est une communauté humaine.

« (…), si nous avons quelque peine à trouver une définition permettant de circonscrire le monde de la cité, les Anciens eux ne s’y trompaient pas qui n’hésitaient jamais sur l’emploi du terme (..) Leurs usages nous montrent que c’était avant tout une communauté humaine : ce n’est pas Théra, Athènes ou Sybaris qui prend une décision ou passe un traité, mais les Théréens, les Athéniens ou les Sybarites. »

MC Amourette et F.Ruzé, Le monde grec Antique, coll. Hachette Supérieur, p.63.

La communauté des cités grecques est constituée d’ hommes libres, cad ceux qui ont une certaine aisance matérielle (les aristocrates par ex.) puis à terme tous les citoyens qui, parce qu’ils assurent la défense de la cité en tant que soldat (les hoplites), revendiquent de jouer un rôle politique.

La communauté exclut les esclaves et dans les premiers temps, ceux qui trop pauvres sont endettés ou asservis à leur terre. Sont exclus aussi les étrangers.

. la cité est une organisation réglée, soit un certain nombre de cadres institutionnels : au fur et à mesure des besoins de la communauté, apparaissent des rôles juridiques comme celui des archontes (magistrats), de la Boulé (ou Conseil) et de l’Assemblée, dont les compétences s’élargissent progressivement.

b- La politique comme savoir du gouvernement.

C’est la définition classique de la politique. L’art ou la science du gouvernement (en grec : politiké techné ou politiké épistémé). En quoi consiste ce savoir ?

Pour les auteurs anciens, il consiste en la connaissance de la forme de gouvernement la mieux à même de réaliser le bien de la cité (qui pour Platon par ex. est la justice). Le savoir politique inclut une certaine conception normative du bien, elle-même incluse dans une conception générale de l’homme et du monde (l’ouvrage la République de Platon par ex. parle aussi bien de la cité que du savoir, de l’âme, du bien, etc).

A partir d’auteurs modernes comme Machiavel (1469-1527), la politique est davantage définie comme le savoir des moyens qui permettent d’imposer l’autorité de l’Etat, et par ce biais de réaliser une certaine unité de la communauté (l’idée de fin n’est donc pas totalement absente). La politique est pensée comme un savoir-faire empirique, une connaissance technique des moyens qui permettent de se faire obéir des hommes, le but étant de créer une société stable.

Mais ces deux conceptions ont le plus souvent en commun une même thèse : le savoir politique est un savoir du commandement. Arrêtons-nous un temps sur cette notion.

c- la question de la légitimité de l’autorité politique : qui a le droit de commander ?

Le commandement est l’exercice de l’autorité. La question revient donc à se demander : à qui revient l’autorité politique ?

Commençons par distinguer l’autorité de la puissance.

puissance et autorité, fait et droit.

La puissance est le simple exercice de la force. Elle permet à une personne d’en dominer une autre à l’aide de la contrainte. La violence physique par ex. est une contrainte. Mais donne-t-elle l’autorité ? Non, si l’on veut bien entendre par là le droit de commander.

Une puissance comme la force est un fait. Et un fait n’est pas un droit.

Un loup par ex. est de fait plus fort qu’un agneau. De fait, il mange l’agneau, mais il n’a pas le droit de manger l’agneau (certains diront que cela ne console pas l’agneau d’être mangé, mais ce n’est pas le problème). Si un berger protège l’agneau, on imagine mal le loup le lui réclamer sous prétexte qu’il aurait le droit de le manger. Sa puissance physique (fait) ne lui donne pas autorité (droit) sur l’agneau.

La puissance est un fait de domination. Elle n’est pas l’autorité qui est un droit à commander. Cela vaut pour différentes formes de puissance : la force physique par ex. mais aussi la séduction. Une personne séductrice peut en manipuler une autre et lui commander. Mais cela ne lui en donne pas le droit. De même de la richesse : l’argent est une certaine puissance qui permet de se procurer des biens réalisés par le travail d’autrui. Mais il ne donne pas le droit de commander à d’autres.

Qui donc alors a le droit de commander aux autres hommes ?

Selon Max Weber, on trouve dans les sociétés humaines 3 types d’autorité reconnus comme légitimes (justes). Ce sont l’autorité traditionnelle, l’autorité charismatique et l’autorité rationnelle.

. L’autorité traditionnelle est fondée sur les coutumes cad les conduites habituelles des êtres humains. Elles se transmettent via la socialisation. A ces conduites s’ajoute le culte du passé et des ancêtres auxquels sont attachés un certain nombre de valeurs qui servent de références communes au groupe. L’autorité traditionnelle tire donc sa légitimé du temps long et du culte de l’origine. C’est celle des patriarches, ancêtres de la communauté, du chef religieux.

. L’autorité charismatique est la capacité que possède une personne à susciter l’obéissance et l’adhésion, du fait de son prestige, de sa réussite. C’est l’autorité du chef de guerre, du leader, du grand orateur. Elle tire sa légitimité d’une personne seule et du désir qu’elle suscite.

. L’autorité rationnelle est fondée sur la capacité que tout homme a d’user de sa raison pour comprendre un discours argumenté. C’est l’autorité que confère le savoir, la compétence sur un sujet donné. Elle tire sa légitimité de la supériorité intellectuelle de la réflexion rationnelle et de l’efficacité que l’on peut en attendre. C’est celle des techniciens modernes de l’Etat, formés au droit, à l’économie, la géographie, la science, la communication, etc.

C’est à l’autorité rationnelle qu’il convient de reconnaître la plus grande légitimité. On peut en effet reprocher aux traditions de ne pas être adaptées au temps et de vouloir le figer, bloquant ainsi tout évolution. L’autorité d’un chef est précaire et dangereuse : elle peut se révéler tyrannique. A l’inverse, l’autorité rationnelle est impersonnelle et s’adapte aux changements du réel.

Nous allons maintenant étudier une conception de l’autorité fondée sur l’autorité rationnelle : celle de Platon.

d- la politique selon Platon : le savoir de l’ordre juste.

Nous allons nous appuyer sur un extrait du dialogue de Platon intitulé Le politique.

L’extrait est précédé d’un échange sur les différentes formes de gouvernement, formes qui dans le texte sont appelées constitutions :

. la monarchie ou le gouvernement d’un seul,

. l’aristocratie ou le gouvernement de quelques uns,

. la démocratie ou le gouvernement du démos, cad en grec du peuple.

La comparaison et la discussion entre ces différentes formes de gouvernement est un classique de la philosophie politique. À première vue, la distinction entre ces constitutions est une affaire de nombre : un, quelques uns, tous les membres de la communauté.

De même, il est classique semble-t-il pour Platon d’opposer les gouvernements fondés sur :

. la contrainte ou la liberté des gouvernés (opp. contrainte/liberté),

. la richesse ou la pauvreté des gouvernants (opp. riches/pauvres),

. la présence ou l’absence de lois (opp. lois/volonté du gouvernant).

Ces points ne sont mentionnés que pour mieux marquer le refus de Platon de les considérer comme importants. Pour lui, la question essentielle de la politique n’est pas celle des formes de constitutions mais du principe qui les fonde : ou bien ce principe est le savoir, ou bien non. Pourquoi le savoir ?

La défense de ce principe est illustrée par l’analogie avec le médecin. Est médecin celui qui possède la connaissance de la santé et des moyens de la rétablir.

« Les médecins, nous ne les tenons pas moins pour des médecins, (…) tant que les ordres qu’ils donnent relèvent d’une technique et tant que, nous purgeant et nous faisant, par un moyen ou un autre, maigrir ou grossir, ils le font seulement pour le bien du corps, le faisant passer d’un état pire à un état meilleur, et que, tous autant qu’ils sont, ils assurent la sauvegarde des patients à qui ils dispensent leurs soins. »

Le médecin est celui qui a la connaissance du bien du corps. De même, le politique est celui qui a la connaissance du bien de la cité, de la communauté qu’elle constitue. Ce bien consiste en un ordre des vertus. On trouve dans l’oeuvre deux expressions ou modèles de cet ordre :

. le modèle des parties de l’âme dans la République.

Platon distingue trois parties de l’âme associées à 3 vertus : la raison associée à la sagesse, le coeur au courage et le ventre à la tempérance.

A ces parties de l’âme correspondent des parties dans la cité : les savants ou philosophes, les guerriers et tout ceux qui ont en charge la vie matérielle : artisans, négociants, paysans.

Un homme est juste lorsque la raison commande aux 2 autres parties de l’âme. De la même façon, une cité est juste – et c’est là son bien – lorsque le ou les savants-philosophes dirigent les guerriers et les artisans/négociants.

La justice, qui est le bien commun, est donc une certaine hiérarchie des vertus, un certain ordre.

. le modèle du tisserand dans Le politique.

La confection d’un tissu suppose que soient entrecroisés les fils de trame (horizontaux) et les fils de chaîne (verticaux). Le savant-philosophe roi est comme un tisserand : il sait mêler les personnes au caractère courageux de la cité avec les personnes aux caractères tempérant. Ainsi il réalise l’ordre juste.

Et de même qu’un bon tisserand n’utilise pas n’importe quel fil pour réaliser son tissu, de même le tisserand royal – le savant-philosophe roi – peut, s’il l’estime nécessaire chasser les membres trop corrompus de la communauté ou en inclure :

« que ces dirigeants tuent ou exilent certains de ceux sur lesquels s’exerce leur autorité pour purger la cité en vue de son bien, qu’ils envoient des gens en colonies comme des essaims d’abeilles pour la faire plus petite, qu’ils fassent venir des gens de l’étranger en faisant d’eux des citoyens pour la faire grossir, tant qu’ils font appel à la science et la justice pour assurer la sauvegarde de la cité et pour de mauvaise la rendre meilleure dans la mesure du possible, il nous faudra dire que c’est cette constitution, définie en de pareils termes, qui pour nous est la seule correcte. »

La contrainte et l’exclusion sont donc des moyens légitimes de l’ordre politique. Une pareille attitude peut nous sembler choquante aujourd’hui, mais il faut bien comprendre que pour Platon, elle est motivée par le seul bien de la cité et a pour condition un gouvernement à fois intègre et compétent.

Quelle forme prendra ce gouvernement ? Nous avons vu que pour Platon ce n’était pas une affaire de nombre. Pourtant, il remarque :

« que la droite forme de l’autorité, c’est en une seule personne, en deux ou en quelques-unes tout au plus qu’il faut la chercher, quand cette droite forme existe. »

Comment en effet le démos, le peuple, pourrait-il tout entier posséder le savoir de la politique quand on ne trouve pas sur dix mille hommes une cinquantaine de champions de dames ! La démocratie a pour Platon un défaut inhérent au démos : elle est le régime des ignorants. Elle accorde une voix et un pouvoir de décision égaux au savant, au guerrier et au simple travailleur alors qu’ils sont inégaux en savoir.

La démocratie est un désordre de la cité comme se laisser guider par son ventre, par son goût des plaisirs est un désordre de l’âme. Elle est la confusion entre le bien de la communauté et les plaisirs de la foule. Elle peut au mieux être encadrée par quelques lois laissées par un sage législateur. Mais vite elle dégénère en démagogie, qui est littéralement la conduite du peuple par une personne habile à parler, séduire, flatter les passions du démos. C’est le démagogue ou le populiste.

Aussi sévère soit-elle, la critique platonicienne de la démocratie pose de façon claire la question de sa légitimité. C’est sur elle que nous allons nous attarder pour terminer.

e- la démocratie comme mésentente.

la démocratie est le gouvernement du démos, du peuple. Mais sur quoi au juste se fonde sa prétention à gouverner ? Mais d’abord qu’est-ce que le démos, qu’est-ce que le peuple ?

Au sens courant du terme, le peuple désigne les membres les plus nombreux de la communauté qui, sans être tous pauvres ou ignorants, n’ont pas la puissance des riches ou le savoir des savants.  Leur force est dans le nombre. Et c’est à ce titre d’abord qu’ils pourraient prétendre au gouvernement. C’est du moins l’idée naïve que l’on se fait de la démocratie lorsqu’on la confond avec la simple majorité en voix. Le peuple aurait le droit de gouverner pense-t-on parce qu’il est le plus fort, et il est le plus fort parce qu’il est le plus nombreux.

Mais cette affirmation tombe vite sous la critique que nous avons faite précédemment : la puissance (ou force) ne donne aucune autorité (ou droit, ou légitimité) à commander, et cela quelle que soit la puissance : physique, psychique, financière ou numéraire. Gouverner par le nombre, c’est gouverner par la force et cela ne donne aucun droit.

la démocratie n’est pas la décision de la majorité

Pour mieux comprendre cela, imaginons une assemblée dans laquelle les citoyens décident à la majorité de faire payer des impôts aux plus riches. Les plus riches étant moins nombreux, ils ne vont pas pouvoir s’opposer à cette décision. Alors l’un d’entre eux pourrait dire :

« la décision que vous voulez prendre n’est pas notre décision et donc elle ne vaut pas pour nous. Car nous ne reconnaissons pas la décision majoritaire comme légitime : elle est une simple force que vous voulez nous imposer, parce que cela est votre intérêt et que vous êtes plus nombreux. Mais ce n’est pas le nôtre. Et nous n’acceptons pas cette décision parce qu’elle est simplement une expression de la force : celle des plus nombreux. Nous avons autant le droit de nous opposer à la décision majoritaire que d’autres à la force physique ou à la puissance de l’argent ».

Les riches pourraient dire qu’ils ne veulent pas d’une assemblée où on leur impose la force du nombre. Et c’est d’ailleurs ce que disent à leur façon les plus riches de nos sociétés quand ils placent leur fortune dans des « paradis fiscaux » : il s’agit d’échapper à la pression fiscale de leur pays.

la démocratie ou comment le peuple au sens courant devient le peuple au sens noble.

Si donc la démocratie n’est pas fondée sur le nombre, sur quoi est-elle fondée ? Selon J.Rancière, (cf. ce texte), la démocratie est fondée sur une identification – abusive mais essentielle – du peuple, du démos, au tout de la communauté. Expliquons.

Le peuple, nous l’avons vu, « ce n’est rien d’autre que la masse indifférenciée de ceux qui n’ont aucun titre positif » à gouverner. Le peuple n’a ni la richesse, ni le savoir. Mais il est constitué d’hommes libres. Cette liberté lui est reconnue au nom de l’égalité qui existe entre tous les hommes en tant qu’ils sont pourvus de raison, cad de capacité de réflexion et de décision.

Cette liberté ne lui appartient pas en propre : le riche, le fort, le savant sont eux aussi des hommes libres et égaux aux autres. Mais le propre du démos, du peuple selon Rancière, c’est de s’attribuer la liberté et l’égalité comme sa part propre, son titre personnel à gouverner. Pour le dire simplement, c’est comme si le peuple prenait la parole et disait :

« nous, peuple, cad les gens les plus nombreux, n’avons pas de qualité particulière qui nous donne droit à gouverner. Nous n’avons pas la richesse, ni le savoir. Nous sommes nombreux certes mais cela ne donne pas un droit. Ce que nous avons, ce sont la liberté et l’égalité qui nous ont été reconnues. Ces qualités, tous les hommes les possèdent, y compris les riches et les savants. Mais nous en faisons nos qualités propres, distinctives. Nous nous les approprions. Et nous vous demandons à tous de reconnaître qu’elles sont notre titre à gouverner. Notre titre, mais aussi le vôtre, puisque vous aussi êtes libres et égaux. D’une certaine façon, vous aussi vous appartenez au peuple, mais le terme prend alors en un sens nouveau : celui de la communauté des hommes libres et égaux. Vous faites partie du peuple en ce sens là, et à ce titre, et non au nom de vos richesses ou de votre savoir, vous pouvez vous aussi réclamer le droit à gouverner »

Le peuple, au sens courant du terme, le démos, les gens les plus nombreux, devient le peuple au sens noble et politique du terme, celui de la communauté des hommes libres et égaux. Le démos s’élargit, s’identifie à la communauté toute entière.

la démocratie est fondée sur un tort.

Cette identification est bien sûr tout à fait contestable. On imagine volontiers le savant-philosophe roi de Platon dire que la liberté et l’égalité ne sont pas des qualités qui donnent droit de gouverner. Elles ne désignent aucune compétence spécifique. La preuve en est : elles sont communes à tous les hommes. Ce sont en fait les qualités de ceux qui n’en ont pas d’autres, comme le savoir par ex.

Et effectivement le fait d’être libre ne donne aucun droit à un homme de commander aux autres. Au mieux, cela lui donne le droit de se commander à lui-même.  Mais une communauté n’est pas un homme : elle n’a pas UNE liberté, mais autant de libertés que de membres. Et ses membres peuvent librement vouloir ne pas se soumettre à la liberté des autres. Un hommes peut librement ne pas reconnaître l’autorité d’une assemblée. Mais alors pourquoi y a-t-il des assemblées qui décident pour la communauté en démocratie ?

Il existe de pareilles assemblées parce que le démos les a imposées comme le mode légitime du gouvernement. Il l’a fait en proclamant que l’autorité doit être fondée sur la liberté et l’égalité, ce qui n’est qu’une façon, positive, de dire quelque chose de négatif, savoir que les qualités spécifiques comme la richesse ou le savoir ne donnent pas droit à gouverner. Le démos s’est approprié un principe commun et l’a imposé comme son titre aux autres membres de la communauté, et il l’a fait en s’identifiant à la communauté.

C’est là son tort fondamental, le tort que le démos fait aux autres membres de la communauté. La démocratie est donc à l’origine fondée sur un litige cad un désaccord, celui par lequel le démos impose son principe de gouvernement à la communauté. Mais ce tort n’est au fond que la réponses au tort qui lui est fait dans la vie sociale et économique, tort qui est celui de la domination : celle des riches, des forts, des savants.  A l’ordre naturel de la domination des plus forts, des plus riches, des plus savants, le démos oppose son désaccord sous la forme d’un principe de gouvernement commun à tous les hommes : celui de la liberté et de l’égalité.

ce qu’est la politique : un désaccord.

La politique est au sens strict une discussion d’hommes libres et égaux, et donc un ensemble de désaccords que seule la discussion peut prétendre régler, règlement qui contient toujours en son principe d’autres désaccords. Cela veut dire qu’elle est un refus de l’ordre naturel de la domination. Elle commence avec ce refus, ce désaccord. La politique est le contraire de l’ordre dominant que Rancière nomme police (mot qui est synonyme d’ordre dominant, qui ne désigne pas les forces de police et qui n’est pas péjoratif). La politique est la remise en cause de cet ordre dominant. Aussi n’est-elle pas un savoir du gouvernement mais la contestation de l’ordre, qu’il soit fondé sur le savoir, l’argent, le nombre, la force, etc.

Cette contestation peut prendre des formes tout à fait pacifiques : une manifestation, l’action associative ou celle d’un individu, la publication d’un texte, une tribune dans la presse, etc. Ce qui importe, c’est qu’elle réintroduise le désaccord initial sur lequel est fondée la politique qui est l’autre nom de la démocratie. A titre d’exemple, on peut penser à cette journée du 1er décembre 1955 où à Montgomery, Alabama, une femme noire a refusé de laisser sa place d’autobus à un homme blanc, sous prétexte qu’il était blanc et que c’était l’ordre qui prévalait à Montgomery. En refusant de se lever, Rosa Parks  s’oppose au tort qui lui est fait, cad à l’ordre établi. Et par son désaccord, elle renouvelle l’acte fondateur de la politique, celui du tort causé à la domination au nom de l’égalité.

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