La conscience, l’inconscient

Qu’est-ce que le moi ?

Cette question pose le problème de l’identité personnelle, autrement des caractères qui définissent la personne.

Notons qu’ainsi posée la question est paradoxale puisqu’elle mêle 2 personnes : la 1ère, celle du « moi », et la 3ième, celle du « Qu’est-ce que ».

Seule un être conscient de lui-même peut employer le terme « moi » ou celui de « je » pour parler de lui. Ainsi apparaît une capacité remarquable de l’être humain, celle d’être une conscience réfléchie, ou si l’on veut de se penser lui-même. Par là, il se distingue d’autrui : à la fois celui avec lequel il parle et auquel il s’adresse à la 2ième personne : « tu », « toi », « vous »; mais aussi celui dont il parle, comme il parle aussi d’une chose : la 3ième personne, celle du « il » ou « elle ».

Mais comme il parle d’autrui, on peut ainsi parler de lui et le désigner alors comme celui dont on parle, à la 3ième personne : telle personne, qui a tel nom, telle apparence physique, tel métier, etc.

Du moi en tant que personne, il est donc possible de donner non pas tant 2 définitions mais 2 points de vue différents selon qu’on le pense à la 1ère personne ou à la 3ième, à la façon d’une chose dont on parle. Lequel de ces points de vue dit le mieux le moi ? Sont-ils opposés, incompatibles ou au contraire se rejoignent-ils ?

1) le moi est conscience

définitions de la conscience : attentive, réflexive, morale.

Le terme de conscience a 3 sens :

– 1er sens : la conscience est d’abord « attention à », soit une certaine tension de l’esprit vers un objet, à l’exclusion des autres. Par ex. être attentif à son environnement, aux mouvements autour de soi, à ses gestes, etc. A l’inverse, l’inconscience est une inattention (par ex. la distraction) ou une absence d’attention (le sommeil, le coma).

D’emblée nous voyons que la conscience est une capacité essentielle de nombres d’êtres vivants, et de l’homme en particulier, car elle leur permet d’agir, de se conduire en tenant compte de leur environnement. Ne pas être attentif implique ici que l’on met sa vie en danger ou que l’on risque un accident, au mieux une simple chute qui fera rire. (A lire ici : le texte 13 de Bergson, p.28. La conscience est choix, parce qu’elle prépare l’action.)

Nous voyons aussi que la conscience est liée au temps : certes l’attention est présente, mais il n’y a pas d’attention présente sans anticipation de ce qui est à venir. C’est justement cette anticipation qui est nécessaire au vivant. De même, il n’est pas d’attention à un objet, un lieu, une personne, une action sans une certaine mémoire ou rétention (fait de retenir) du passé. La mémoire peut-être brève, mais elle est indispensable : sans elle, chaque moment serait une découverte du présent ( image : comme si, à chaque seconde, je me réveillais). Il n’est pas de conscience sans anticipation de ce qui est à venir et mémoire de ce qui a été (thèse de Bergson).

– 2ième sens : la conscience est aussi attention à soi, cad réflexion. L’esprit se prend ici lui-même pour objet. Ce faisant, il se pense comme esprit cad comme pensée. Ainsi réfléchit la personne qui s’interroge sur ce qu’elle pense, au sens large de ce terme : ce qu’elle perçoit, imagine, ce dont elle se souvient, les raisonnements qu’elle tient, le sens des mots qu’elle utilise, etc.

Cette capacité de se penser comme être pensant est propre à l’homme. Sans doute existe-t-il une capacité de certains animaux à se percevoir comme corps, ce que révèle à sa façon l’expérience du miroir dans lequel certains mammifères ou certains oiseaux sont capables de reconnaître leur image. Mais cela n’implique pas qu’ils se pensent comme êtres pensants.

Je suis une conscience.

On voit à l’inverse que l’homme est capable de penser l’activité de penser et de se l’attribuer comme étant la sienne, à l’aide du langage : c’est le sens du « je pense donc je suis » (le cogito) de Descartes. Je puis douter de l’existence de toute chose, mais au moment où je doute, je ne puis douter que je pense. L’activité de penser, la mienne, le « je pense » résiste au doute. Elle est la 1ère existence dont je peux être certain.

Ainsi Descartes définit l’homme comme une substance pensante : un être permanent dont toute l’essence est de penser (substance signifie : ce qui se tient, se maintient quand d’autres choses changent, deviennent). Je suis une pensée, et la preuve en est le cogito. En termes modernes, nous dirions : je suis une conscience, ici, la conscience réfléchie ou capacité à se penser soi-même. Elle définit le soi. Je suis cet être qui se pense. Je suis à la 1ère personne.

la conscience définit le moi de façon privilégiée, exclusive : on ne saurait penser à ma place. On peut certes deviner que je pense lorsque je suis concentré, et même à quoi je pense, si l’on connaît un peu ce qui me préoccupe en ce moment. Mais l’activité de penser reste strictement subjective. On peut imaginer en détecter des traces cérébrales via un appareil d’imagerie, mais cela ne lui ôterait pas sa subjectivité : cette pensée m’est associée comme une oeuvre à son auteur.

Cette conscience de soi, bien qu’innée à l’être humain, ne se manifeste pas avant un certain âge. Comme le remarque Kant (cf. texte 9, p. 25 ou ici), c’est assez tard, alors même qu’il sait déjà parler, que le jeune enfant commence à dire « Je » : « avant, il parle de soi à la 3ième personne (Charles veut manger, marcher, etc.); et il semble que pour  lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. »

La conscience de soi est donc aussi une découverte : c’est dans la relation avec autrui, et grâce au langage que la 1ère personne se distingue et par là se découvre. Mais cette découverte est définitive et essentielle : la conscience distingue l’homme de la chose et de l’animal. Elle élève l’être humain au rang de personne et lui confère par là une dignité morale.

– 3ième sens : la conscience, au sens moral, est la capacité à juger du bien et du mal, du juste et de l’injuste, à les discerner. Dans la mesure où elle confère une identité et une unité à l’ensembles des pensées, la conscience fait de moi non l’auteur de mes actions, et me rend capable de les relier à des intentions chez moi mais aussi par analogie chez autrui. Je suis donc à même de différencier non seulement les bonnes ou mauvaises conséquences d’un acte mais aussi et surtout les motifs ou intentions qui ont guidé son auteur (moi ou autrui). Cette capacité morale de l’homme est au fondement de sa responsabilité morale et juridique. Elle contribue à me définir en tant que personne.

L’art comme reflet de la conscience de soi.

Les choses existent en soi. L’homme, en tant qu’esprit existe à la fois en soi et pour soi, en tant qu’il se pense. La conscience de soi se manifeste d’au moins 2 façons : théorique, c’est l’attention psychique à sa propre pensée; pratique (relative à l’action) et le moi alors se perçoit à travers son action sur les choses, leur transformation.

Chacun d’entre nous, lorsqu’il a transformé de différentes façons une matière via par ex. la cuisine, le bricolage, etc., peut regarder le fruit de son travail non pas tant comme chose, mais comme résultat de ses efforts, manifestation de son intelligence, de son habileté, de sa créativité. C’est donc lui-même qu’il pense en regardant cette chose.

Hegel donne une belle image de cette conscience de soi via l’action sur le monde : celle de l’enfant « qui jette des cailloux dans la rivière et regarde les ronds formés à la surface de l’eau (et) admire en eux une oeuvre qui lui donne à voir ce qui est sien » (texte 10 de Hegel, pp.25-26).

C’est la raison pour laquelle l’art existe : les hommes créent des oeuvres, non pas seulement pour ce qu’elles représentent, mais sous l’effet du besoin de se penser à travers ses oeuvres. Les oeuvres d’art ne sont donc pas des imitations de la nature ou des créations imaginaires vaines. Elles expriment de façon sensible le rapport de l’homme au monde et la conscience qu’il en a. Ce faisant, elle manifeste, de façon variée, la conscience de soi.

Il est pourtant des choses qui sont nos oeuvres et que nous ne reconnaissons pas. Ainsi d’un homme qui ne se reconnaît pas dans les paroles qu’il a prononcées, les gestes qu’il a eus, les actions qu’il a commises. N’est-ce pas alors à une étrangeté à soi-même que nous faisons face ?

 

2) le moi introuvable et inconscient.

L’inconscience de l’homme qui agit

La définition de l’homme comme conscience ne va pas de soi. Si l’on veut bien y prendre garde, il y a une inconscience qui se manifeste au moment même où nous sommes le plus conscient.

Prenons une personne en train de réaliser une action importante, minutieuse : là voilà concentrée, toute entière à son effort. Elle est pleinement consciente de ce qu’elle fait. Mais elle ne l’est pas de toute son existence, de son rapport au monde. Absorbée, concentrée, elle délaisse un instant tout le reste et s’oublie dans la poursuite de son but. Il ne sera d’ailleurs pas très difficile de la surprendre, à la façon d’une personne distraite. Plus une conscience est attentive à une chose, moins elle l’est du reste, de sorte que toute conscience manifeste aussi notre inconscience.

De la même façon, l’attention à soi de la conscience réflexive n’est-elle pas l’oubli d’autres dimensions de son être : une dimension corporelle, sensible, affective, celle de notre présence au monde ? une dimension sociale, celle de la relation à autrui, du désir, du langage ? Descartes, en définissant l’homme comme substance pensante ne l’a-t-il pas réduit à une certitude métaphysique ?

Le sujet conscient : fiction grammaticale.

Revenons sur certitude : Descartes n’a-t-il pas conclu trop vite, de l’existence présente de la pensée, à celle d’une substance pensante ? Que nous apprend le cogito selon Nietzsche (cf texte 12 p. 27)  : qu’il y a de la pensée. Mais toute activité a-t-elle un sujet agissant ? N’est-ce pas là un préjugé de la grammaire qui veut que toute action ait un agent ?

Mais suis-je l’agent de ma pensée ? N’est-elle pas une activité qui a lieu en moi et parfois malgré moi ? Ai-je bien le contrôle de mes pensées ? Et quelle est leur réalité : ne forment-elles pas comme un flux de vécus distincts qui défilent en moi, sans lien réel entre elles ? Il est clair en tout cas que de ce flux on ne saurait conclure à l’existence d’une substance pensante permanente, car en réalité rien n’est permanent : les pensées (perceptions, souvenirs, imagination, raisonnement) se succèdent, et le « je » change sans cesse. L’identité qu’il prétend réaliser n’est qu’une construction sans cesse renouvelée, une façon commode et partiale de réunir des moments hétérogènes entre eux.

Le moi introuvable

Qu’est-ce que le moi selon David Hume (cf. texte 6 p.23 ou ici) ? Il se pourrait bien qu’il ne soit qu’une fiction. Que vois-je en réalité lorsque je cherche « en moi » en quoi consiste ce moi : un flux varié de perceptions, sentiments, états subjectifs. Mais je ne trouve aucun moi. Il m’arrive même de ne plus rien percevoir du tout, lorsque je dors, de sorte que « je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas ». Du moins seul autrui ici est à même de parler de moi comme existant, car ce que je suis, ce moi, plongé dans le sommeil n’existe plus, sinon à travers ces vécus étranges, déroutants que sont le rêves.

L’inconscient freudien.

Ce sont des rêves dont justement Freud nous invite à partir : ils sont la voie royale vers l’inconscient. De quoi s’agit-il ?

A vrai dire, le premier chemin qui a mené Freud vers l’idée d’un inconscient psychique est celui de la névrose, soit la maladie nerveuse. Freud est d’abord un médecin, un neurologue installé à Vienne, qui, en ce début de 2oième siècle constate l’échec des traitements « physiques » des névroses (des bains par ex). Il fait alors l’hypothèse que les névroses sont des maladies psychiques liées à des pulsions refoulées.

De là naît l’idée d’un inconscient psychique qui déterminerait les conduites humaines : inconscient car son action serait ignorée du sujet conscient. Cette ignorance est à la fois un oubli et un refus : oubli de l’enfance, époque où les premières pulsions se confrontent aux interdits sociaux; refus de la dimension pulsionnelle de l’être humain.

Sur la base de ces travaux, Freud a développé un schéma du psychisme humain appelé topique (du grec topos : le lieu). En fait, il existe 2 topiques, 2 schémas du psychisme mais qui ne différent pas de façon radicale. La 1ère est composée de l’Inconscient, du Préconscient et de la Conscience. La 2nde, plus tardive, du Ça, du Surmoi et du Moi. (Cf. ici, l’image donnée de ces 2 topiques l’une par rapport à l’autre.)

Le Ça ou Inconscient est constitué des pulsions de l’être humain : faim, sexualité, agressivité. Ces pulsions sont des tendances naturelles de l’homme en tant qu’il est un être vivant. Elles visent avant tout à la satisfaction. Freud dit qu’elles obéissent à un principe de plaisir.

Le Ça se heurte au Surmoi ou Préconscient qui est une instance de censure (une instance est une composante du psychisme). Le Surmoi est cette partie de notre psychisme qui a intériorisé les interdits sociaux et moraux, en particulier l’interdit de l’inceste, qui vient s’opposer au désir oedipien du jeune enfant à l’égard du parent de sexe opposé (le désir oedipien se manifeste vers l’âge de 5 ans).

Le Moi est la partie consciente de notre psychisme. Il est déterminé à la fois par le Ça et le Surmoi.

Le refoulement

Lorsqu’une pulsion du Ça s’oppose à un interdit social ou moral, elle est censurée et refoulée par le Surmoi (le refoulement est un oubli), de sorte qu’elle ne parvient pas à la conscience. Mais cette répression de la vie pulsionnelle de l’être humain touche à ses limites lorsqu’elle empêche toute forme de satisfaction des pulsions, même de façon acceptable socialement. Un être par ex. dont les pulsions sexuelles sont brimées, niées, dévalorisées de façon systématique risquent fort de vivre ses désirs sexuels comme un sujet de honte et de souffrance.

Les névroses sont l’expression pathologique de ces pulsions refoulées. Elles sont en quelque sorte le retour sous forme maladive de ce refoulé. Les rêves sont aussi, de façon déguisée, des manifestations de ces pulsions, au moment où le surmoi n’exerce plus sa censure, soit le moment du sommeil. Il en est de même de ce que Freud appelle les actes manqués, soit des actions que l’on fait ou que l’on oublie de faire de façon répétée et sans raison apparente (ex : ne pas retrouver un objet, manquer un rdv, prononcer un mot à la place d’un autre ou lapsus).

La psychanalyse est l’analyse en profondeur du psychisme. Elle consiste en une cure par la parole : le patient est amené à s’exprimer librement devant l’analyste, qui l’invite à interpréter ses rêves, procéder à des associations entre certains des termes qu’il emploie, certains de ses vécus, etc. Cette parole du patient est en fait le moyen d’une prise de conscience de ce qui à l’origine de la névrose, soit les pulsions refoulées.

 

 

 

 

 

 

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