Faut-il croire au bonheur ?

Il y a une véritable difficulté à se déclarer heureux dans l’existence. Non pas que nous ignorions tout du bonheur : nous avons tous connu des moments heureux, ceux de l’enfance, ou des amours naissantes, ou encore cette réussite dont nous sommes si fiers ! Mais au moment où nous en parlons, ces moments sont passés. Le bonheur n’est plus et nous sommes déçus, mélancoliques. Faut-il encore croire au bonheur ?

A la différence du plaisir ou de la joie qui sont liés à des moments finis du temps, le terme de bonheur évoque un état durable de contentement. Mais il évoque aussi une certaine acmé du plaisir, un état maximal de la satisfaction. Or, on ne saurait par définition faire durer un état maximal : il y a une contradiction dans les termes. Le bonheur ne saurait être puisqu’il ne saurait durer. Il ne faudrait pas croire au bonheur.

Mais peut-on vraiment y renoncer ? N’est-ce pas notre conception du bonheur qu’il faut changer ?  Il existe en effet un certain art de vivre bien qui consiste à éviter les malheurs, en particulier ceux dont, par ignorance, nous sommes les auteurs, et à jouir de l’existence de façon simple mais pleine. A ce bonheur-là, nous pourrions croire raisonnablement. Nous pourrions apprendre à être heureux.

Peut-on en effet être heureux à n’importe quelles conditions ? Pouvons-nous par ex renoncer à la vie de l’esprit ou à la liberté ? Pouvons-nous être heureux sans nous soucier d’autrui, de façon égoïste ? Pouvons-nous pour être heureux renoncer à nos devoirs ?

1) la difficulté d’être heureux

le bonheur consiste-t-il dans une vie de plaisirs ?

Tous les hommes recherchent le bonheur, mais tous s’en font une idée différente. Une néanmoins s’impose au plus grand nombre. Le bonheur consisterait dans les plaisirs, l’addition des plaisirs : plaisirs procurés par les différents biens et services que procure la richesse par ex, plaisirs de la réussite personnelle et sociale, plaisirs d’un usage sans limite de la liberté que rien ne vient contrarier.

Cette conception courante du bonheur n’est pas sans intérêt. Le plaisir, qui est un certain état sensible, physique agréable, est un vécu digne d’être recherché, soit en tant que sensation agréable – le plaisir de manger par ex -, soit en tant qu’élément sensible d’une satisfaction plus générale – la réussite d’un projet par ex. Mais peut-il définir le bonheur ? 3 raisons de répondre non à cette question :

– le plaisir ne dure pas dans le temps. Il est éphémère. Au moment de plaisir succède un moment d’absence de plaisir qui est vécu soit comme ennui, comme déplaisir, souffrance, manque de plaisir. Le plaisir, moment agréable, crée donc de façon paradoxale une sorte de dépendance qui est vécue comme souffrance.

La raison en est pour Schopenhauer que le plaisir n’est pas en lui-même un état positif, premier si l’on veut. Il n’est que la satisfaction du désir comme manque, tension, souffrance. Seule la souffrance est un état positif. Le plaisir n’est que l’arrêt momentanée de cette souffrance, qui avec nos besoins naturels et nos désirs nombreux, renaît sans cesse. cf. ce texte. Voir aussi du même auteur texte 10 p.419.

– l’addition des plaisirs ou leur simple succession, loin de rendre heureux, engendre à la fois lassitude et dépendance. Lassitude : les premières fois ne se répètent pas. Nous ne pouvons pas, par définition jouir de façon répétée de la découverte d’un plaisir. Notre jouissance s’inscrit dans une histoire, et elle est menacée par la lassitude, l’absence d’étonnement. Dépendance : la recherche continuelle des plaisirs est aussi cause d’une souffrance qui s’accroit sans cesse et rend plus nécessaire encore l’obtention de nouveaux plaisirs.

– le grand nombre de plaisirs et leur incompatibilité entre eux. Les moments et les façons d’avoir du plaisir sont nombreux, et nous sommes souvent sollicités par la publicité, la profusion des biens et services marchands. Mais cela ne fait qu’accélérer notre désintérêt et bientôt notre dégoût. D’autant que nous sommes tiraillés entre différents plaisirs : ceux du travail et du repos, de la vie sociale et de la solitude, de la bonne chère et de la santé.

Par ailleurs tous les plaisirs ne sont pas à rechercher : il y ceux qui détruisent le corps, causent du tort à autrui, dégradent l’environnement. Peut-on jouir des plaisirs sans s’interroger sur le sens de notre conduite ? Cela semble impossible.

le bonheur est un concept indéterminé.

Selon Kant, le bonheur un concept contradictoire. D’un côté, il est défini par un certain nombre d’états empiriques, cad d’états issus de l’expérience humaine. De ce fait, il est limité, fini. D’un autre côté, il contient en lui l’exigence d’un maximum de bien-être et par là tient de l’illimité, de l’infini. Ces deux composants ne sont pas conciliables. De fait, les hommes cherchent à être heureux mais se retrouvent pris dans d’inextricables difficultés.

D’autant que pour Kant le bonheur ne doit pas passer avant le devoir moral. Je ne saurai faire mon bonheur en commentant une action contraire à la loi morale que me commande ma raison. Je ne saurai être heureux par ex. au détriment d’autrui.

Pour Kant, le bonheur est en fait un idéal de l’imagination. Il est visé en tant que finalité par tous les hommes mais il ne lui correspond pas un état empirique précis, encore moins un état compatible avec le devoir moral. De sorte que l’on peut douter de la possibilité d’être heureux. Pourtant, selon Kant, nous devons chercher à être heureux : c’est même un devoir. Car un homme qui renoncerait à toute forme de bonheur serait grandement tenté de renoncer à la vie, ce qui est une faute morale.

De l’impossibilité du bonheur

Mais comment être heureux quand la faiblesse, l’ignorance et la mort limitent sans cesse notre action ?

Conscients de la difficulté d’être heureux, des limites de leur action, de la faiblesse de leurs moyens, de l’énigme tragique même que représente la perspective certaine de la mort, à laquelle nous ne pouvons pas donner sens, les hommes selon Pascal sont tentés de se réfugier dans le divertissement. (cf ici le texte 7 de Pascal, p. 416)

Le divertissement n’est pas le bonheur, simplement l’occupation de son temps, dans le but d’éviter l’ennui et la souffrance de notre condition. Tout est source de divertissement : les plaisirs bien sûr, les jeux, les spectacles, mais aussi tout ce qui nous occupe sérieusement comme le travail, les affaires, les responsabilités, la politique ! Le roi même a besoin d’être diverti pour ne pas penser à lui et sentir, malgré son pouvoir et son prestige devant les autres hommes, la vanité de son existence.

On aurait tort de croire que Pascal condamne le divertissement : il n’est pas la marque d’une faiblesse psychologique ou une certaine tendance sociale dont on pourrait se guérir. Il est l’expression de notre misère, plus encore lorsque nous sommes sans Dieu. Il nous faut reconnaître cette misère, l’accepter, admettre que l’homme à l’aide de sa seule raison ne peut pas tout comprendre de son existence. La raison doit laisser sa place à la foi, qui est la présence sensible de Dieu en lui. (cf. texte 7 p.178). Le divertissement est donc moins à fuir qu’à interpréter pour ce qu’il est : l’expression de notre impuissance, et par là le premier pas vers la foi.

Pourquoi en effet, sous prétexte que les plaisirs ne durent pas, nous font souffrir et sont parfois vains, pour devrions-nous renoncer à tout plaisir ? Ne nous faut-il pas apprendre à être heureux malgré tout ?

2) d’un certain art de vivre bien

Apprendre à être heureux : d’abord se corriger des idées fausses sur le bonheur. Cesser de faire son propre malheur à cause de l’ignorance dans laquelle nous sommes de nous-mêmes, de ce qui nous constitue, et du monde dans lequel nous vivons.

Selon Epicure, les êtres humains souffrent de 4 maux auxquels il convient d’apporter 4 remèdes. Ces 4 maux sont : la crainte des dieux, la crainte de la mort, la croyance que le bonheur est inaccessible, la croyance que le malheur est inévitable. Les 4 remèdes ou tetrapharmakos sont la réponse à ces craintes. Pour l’essentiel, il s’agit de bien penser, de connaître que nous sommes victimes non du monde et de l’existence, mais de notre ignorance et de nos préjugés. Aux malheurs des hommes, l’épicurisme oppose une thérapie rationnelle. Parcourons ces 4 maux et leurs remèdes. Nous nous attarderons sur les 2 derniers.

Le texte de référence de l’épicurisme : La lettre à Ménécée (p.424 du manuel).

1. les dieux sont-ils à craindre ?

Non. Si la foule les craint, c’est qu’elle se les représente comme des êtres qui interviennent sans cesse dans les affaires humaines, récompensant les bons et punissant les méchants. Elle les craint comme des maîtres qu’il faut ménager à coups de sacrifices et de prières. Or, les dieux ne sont pas ainsi. Ils existent puisque nous en avons une représentation, mais ils sont bienheureux et ne s’occupent pas des affaires humaines.

2. La mort est-elle à craindre ?

Non plus. La foule confond la mort et la souffrance. Or, la mort est privation de sensibilité donc absence de souffrance. C’est la thèse fameuse d’Epicure : « la mort n’est rien pour nous, puisque lorsque nous existons, la mort n’est pas là et lorsque la mort est là, nous n’existons pas »

Mais il faut mourir. N’est-ce pas triste ? Non. Certes, la vie est limitée dans le temps. Mais de même que c’est la saveur d’une nourriture qui importe et non son abondance, de même il importe avant de bien vivre et non de vivre longtemps. C’est la vie agréable qu’il faut rechercher, non la vie longue.

3. Le bonheur est-il possible ?

Oui ! Et tout de suite ! L’erreur qu’il faut corriger : croire que c’est en multipliant les plaisirs difficiles à satisfaire que l’on va être heureux. Or, c’est là l’image sociale la plus répandue du bonheur : est le plus heureux l’homme qui vit dans une demeure confortable, possède de nombreux biens, connaît mille plaisirs variés ! Voilà une idée fausse et dangereuse du bonheur car elle conduit au malheur.

Ce qu’il faut savoir : le bonheur consiste dans le plaisir. L’épicurisme est un hédonisme (hèdonè, plaisir en grec.). Le plaisir est le bien naturel par excellence, « principe et fin de la vie bienheureuse ». Mais si le plaisir est toujours un bien, cela ne veut pas dire qu’il faut rechercher tous les plaisirs.

Il y a en effet 2 sortes de plaisir : le plaisir en mouvement et le plaisir stable. Le plaisir en mouvement consiste à satisfaire un besoin, par ex. étancher sa soif. Il vise donc à supprimer une douleur, qui est la soif. Le plaisir stable en revanche est éprouvé lorsque nous ne ressentons aucun besoin. Nous n’éprouvons alors aucune douleur. Nous sommes comme auto-suffisants : nous n’avons besoin de rien et éprouvons le plaisir d’exister ainsi, de façon sereine. Bien sûr, les hommes éprouvent toujours des besoins, qu’il est nécessaire de satisfaire. Ils ne peuvent pas rester de façon permanente dans un état stable de suffisance à soi. Il faudra donc satisfaire ses besoins, et le faire simplement, sans crainte. Mais le but est d’atteindre la stabilité, la suffisance à soi que les épicuriens appellent autarcie.

Les désirs des épicuriens sont donc des désirs naturels et nécessaires, ce que l’on appelle les besoins. Parfois, ils chercheront à satisfaire un désir naturel seulement : faire un bon repas par ex. Mais ils éviterons les désirs non naturels et non nécessaires : l’accumulation des biens par ex. ou la gloire. C’est la hiérarchie des désirs.

L’épicurisme est donc une philosophie du plaisir relativement sage ! Pas question de banqueter tous les jours. Non. Et aucun regret ! L’explication est simple : « Les saveurs ordinaires réjouissent à l’égal de la magnificence dès lors que la douleur venue du manque est supprimée ». Bref, un verre d’eau qui étanche une soif bien réelle procure autant de plaisir qu’un vin fin. Faut-il mener une vie d’ascète ? Non. Mais ne pas se vautrer dans l’opulence, l’abondance, l’accumulation des biens. Un bon repas est d’autant mieux apprécie qu’il est rare. Et l’homme qui sait se contenter de peu ne connaît pas la douleur du manque, du désir insatisfait.

4. Le malheur est-il évitable ?

Oui ! Tous les malheurs ne le sont pas. Certains hommes n’ont pas de chance et tombent sous les coups de la maladie par ex. Mais la plupart des malheurs humains sont évitables, car ils sont causés par les hommes eux-mêmes, qui désirent n’importe quoi, à la façon des ignorants. Ils mènent des vies instables, tiraillés entre recherche effrénée des plaisirs et crainte de la douleur. Car les désirs non satisfaits sont des douleurs.

C’est là une des grandes idées, pourtant toute simple de l’épicurisme : les hommes font leur propre malheur. La philosophie peut leur apprendre cela et les délivrer.

Les hommes peuvent donc apprendre à être heureux. Et tout de suite ! Carpe diem : cueille le jour. Cela signifie quelque chose comme : « Regarde chaque jour comme un moment plaisant, celui d’exister au présent, sans douleur. Vois comme tu es en paix et serein quand tu es sans crainte, parce que tu as su faire les bons choix, parce que tu es resté libre de désirer des choses simples à obtenir ! Vois le plaisir d’être avec quelque amis véritables ! Ensemble, discutez, étudiez, profitez agréablement de la vie, quel que soit l’âge, le moment ! »

On trouve chez Rousseau une pensée semblable sur l’existence, mais qui accorde aux rêves, à l’imaginaire comme évasion, une place beaucoup plus importante, ce qui le distingue clairement d’Epicure. C’est le dernier Rousseau, celui des Rêveries du promeneur solitaire, de la 5ième promenade plus exactement, texte très célèbre de la littérature française. En ligne ici. Voir à partir de la page 443 (chiffre entre crochets à gauche du texte).

Il existe une autre école philosophique qui veut apprendre aux hommes à être heureux simplement : c’est le stoïcisme.

Une distinction célèbre du stoïcisme peut aider à comprendre leur conception du bonheur : celles des choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas. (cf ce texte d’Epictète, ou autre traduction p.414)

– Les choses qui dépendent de nous, ou sont à notre portée : la croyance, la tendance, le désir, le refus.

La croyance ou le jugement : ils sont liés aux représentations que nous nous faisons des choses.

La tendance ou l’impulsion : ce sont les habitudes que nous avons faites nôtres.

le désir et le refus (ou aversion) : ce sont à la fois des tendances naturelles mais elles sont influencées par nos habitudes de conduite.

– Les choses qui ne dépendent pas de nous, ou sont hors de notre portée : tout le reste ! Cela désigne entre autres : la santé, la richesse, l’opinion des autres, les honneurs, etc.

Dépendre ou non de nous doit ici s’entendre au sens fort : dépendre entièrement ou non de nous. Par la santé ne dépende pas entièrement de moi : je peux être malade sans avoir commis aucun excès, aucune négligence. Elle est donc hors de notre portée. Mais là attention : hors de portée ne veut pas dire que je vais négliger ma santé ! Non, le stoïcien n’est pas un homme qui se laisse aller, loin de là. Malade, il va chez le médecin, prend soin de lui. Mais tout en agissant ainsi, il sait qu’il ne dépend pas entièrement de lui d’aller mieux, car la santé est une chose qui relève aussi du monde naturel, dont il n’est pas maître.

Revenons au bonheur. La plupart des hommes le font consister dans la possession des choses qui ne dépendent pas d’eux. C’est là un choix d’ignorant ! Par principe, ce qui ne dépend pas de nous peut nous être ôté, et le sera de fait. C’est donc s’exposer au malheur. Est-ce à dire qu’il faut fuir la santé, la richesse, les honneurs, etc. ? Non. Mais il ne faut pas faire consister son bonheur dans leur possession, de sorte que si ces choses viennent à nous être enlevées, elles ne nous manqueront pas et ne seront pas malheureux.

Mais avons-nous la force de supporter d’être privé de ces choses ? Oui ! Car cela dépend de nous. Il dépend de nous bien juger, d’avoir de bonnes habitudes et de conformer nos désirs à la réalité. Ainsi les hommes seront-ils parfaitement libres et par voie de conséquence parfaitement satisfaits, puisqu’ils auront ce qu’ils veulent : le monde comme il est. Car pour les stoïciens le monde -hormis ce qui dépend de moi seul- est soumis à la nécessité. Aussi il est vain de s’y opposer. Au contraire, il faut apprendre à le vouloir. C’est en cela que consiste notre liberté, condition de notre bonheur.

Nous pouvons donc apprendre à être heureux. Mais pouvons-nous l’être à n’importe quelles conditions ?

3) le bonheur : à quelles conditions ?

Peut-on être heureux et insouciants ?

Si le bonheur est simple et consiste en particulier à vivre au présent,  faut-il pour être heureux être insouciant de notre condition humaine ?

La conscience de l’animal -comme celle du jeune enfant- est toute entière attention au présent. Chaque instant est vécu pleinement sans que rien ne vienne le troubler. L’animal « vit de manière non historique » (cf. Nietzsche, texte 11 p.421). Il est tout entier ce qu’il est au moment où il est, comme absorbé dans sa tâche, sa conduite, sans division.

La conscience humaine -l’enfance une fois passée- est attention au présent mais  aussi réflexion sur le passé, mémoire du passé. Au moment où il vit, l’homme a conscience de ce qu’il a a vécu et s’en souvient.

2 conséquences :

– il ne saurait oublier soit le malheur qui l’a touché et qui, bien que n’étant plus, existe comme souvenir, soit le bonheur qu’il a connu, et qui alors n’est plus. Le passé est pour lui un fardeau auquel il est attaché par une chaîne.

– il sait que l’instant est condamné à disparaître. Il a conscience du devenir de toute chose. Il fait l’expérience de l’inconsistance des actions humaines.

Aussi l’homme peut-il envier l’existence animale et se sentir, à chaque moment comme divisé, troublé et affaibli par la conscience qu’il a du temps.

Et il y a en effet une insouciance joyeuse de l’existence, qui consiste en un oubli de tout ce qui peut nous paraître pesant. N’est-ce pas cette insouciance, qui est aussi une inconscience, que les hommes vont chercher dans l’ivresse : celles de l’alcool et des drogues, celles de la dépense physique, celles de l’amour fou ?

Mais peut-on renoncer durablement à la conscience ? N’est-ce pas du même coup renoncer à la réflexion et à l’esprit ? Or, qu’est-ce qu’un homme heureux sans esprit ?

Vaut-il mieux être un Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait ? Un homme insatisfait qu’un porc satisfait ? Selon J.S.Mill, aucun homme ne devrait hésiter à répondre oui à ces deux questions. Aucun homme en effet ne devrait hésiter entre un bonheur humain, même imparfait, et une simple satisfaction animale. (cf ce texte)

L’animal se satisfait de plaisirs simples, ceux du corps et de la vie grégaire par ex, et cette situation convient à sa nature. Il est incapable de partager des plaisirs plus exigeants comme ceux de l’esprit.

Mais il ne convient pas à un homme de se satisfaire de si peu. Ses dispositions à la fois affectives, sociales et intellectuelles doivent être développées, entretenues, enrichies : d’où l’éducation aux savoirs, aux arts et aux lettres, le développement de la curiosité, l’exercice de la liberté critique, etc… En ce sens l’homme est fait pour des plaisirs supérieurs à ceux de l’animal : supérieurs au sens où ils exigent des capacités que l’animal ne possède pas; supérieurs aussi dans le sens où ils sont liés à un rapport plus complexe et plus problématique au monde.

Aussi est-il plus difficile à un homme d’être heureux qu’à un animal d’être satisfait. Est-il pour autant impossible d’être heureux ? Non. Mais il convient de ne pas dégoûter les hommes des plaisirs supérieurs de l’esprit, de leur laisser le temps et l’énergie de les satisfaire.

A lire en complément de ces analyses : le texte d’Aristote p.413. La définition du bonheur ou de la vie réussie dépend de la fonction que l’on donne à l’homme. Or, la fonction de l’homme consiste « dans une activité de l’âme et dans des actions accompagnées de raison ».

Peut-on être heureux sans être libre ?

Un homme qui n’aurait aucune liberté d’action ou aucune liberté du vouloir peut-il être heureux ?

Un homme privé de la liberté d’action, par l’emprisonnement ou la maladie, voit de fait ses sources de plaisir diminuées. Il n’a plus la possibilité de se mouvoir ou d’agir comme il l’entend. Sans doute souffre-t-il de cette limitation. Est-il pour autant malheureux ? La réponse est difficile et dépend sans doute des marges d’action qui lui restent. Il conserve par ailleurs « ce qui dépend de lui » savoir une liberté du vouloir et de la pensée, qui lui permettent de mieux accepter son sort.

Et si notre homme, recouvrant la liberté d’action, se voyait privé de celle du vouloir et de la pensée, pourrait-il davantage être heureux ? C’est la situation qu’imagine Tocqueville. Soit le pouvoir d’un « despotisme bienveillant », protecteur, qui laisse les hommes satisfaire leurs petits plaisirs personnels à la condition qu’ils ne se mêlent pas des affaires de la société et de l’Etat. Chaque homme « travaille volontiers à son bonheur » et mène une existence douce, repliée sur elle-même. Séparés, isolés, les hommes sont comme des enfants sous la protection d’un père qui décide à leur place.

A ce bonheur servile, 2 critiques :

– il est douteux qu’un pareil despotisme soit éternellement bienveillant. La domination, aussi douce soit-elle, vise à tirer profit des hommes. Le bonheur des peuples serviles est donc précaire et éphémère.

– un bonheur que l’on reçoit sans l’avoir jamais mérité nous prive de cette joie propre aux hommes libres de se reconnaître dans leurs oeuvres. Un bonheur dû essentiellement à un autre offre donc une image dévalorisante de nous-même.

Pouvons-nous être heureux sans autrui ?

Dans la mesure où ils sont des vécus sensibles, le plaisir et la joie nous affectent de façon personnelle. Mais cela n’implique pas qu’ils soient des vécus solitaires. L’homme vit d’une existence sociale. La relation avec autrui joue donc un rôle essentiel à son bonheur.

D’autrui un homme peut attendre :

– le travail. Les biens et les services que j’achète sont le fruit des efforts et de l’inventivité d’autrui.

– le secours. Face aux duretés naturelles de l’existence, comme la maladie par ex, les hommes ont intérêt à s’unir, à se montrer solidaires.

– la reconnaissance. Mon identité se forge à la fois par mon regard et par le regard d’autrui. C’est le regard de ses parents, de sa communauté, de ses collègues, de ses amis, etc. qui confère à un homme son identité personnelle.

– l’affection. C’est parce qu’il est aimé que l’enfant apprend à aimer. L’amour, l’amitié ou la simple sympathie sont des dimensions essentielles de la vie affective qui me lient à autrui.

Dans le même moment, autrui est toujours potentiellement un rival, un concurrent, un adversaire, un ennemi. Autrui n’est pas une chose ou un animal soumis à ma volonté mais un être doté de sa propre volonté et soucieux de ses intérêts, qui ne sont pas forcement communs avec les miens. Il existe une insociable sociabilité de l’homme. (cf texte de Kant)

La relation avec autrui est donc une relation problématique du point de vue du bonheur. Ne faut-il pas là aussi apprendre à être heureux avec autrui ? La relation amicale n’est-elle pas de ce point de vue plus qu’un exemple, un modèle ?

L’amitié n’est pas une simple sympathie, mais un choix. L’ami est choisi pour ses qualités. Mais il n’est pas celui que l’on fréquente par pur intérêt égoïste. L’ami, selon Aristote, est recherché pour ses vertus (son excellence). De même que nous aimons développer les vertus en nous : être courageux, tempérant, honnête, juste, etc. de même nous aimons les voir en autrui. Et c’est cela qui fait nous nous réjouissons d’avoir des amis et que l’existence de l’homme heureux n’est pas une existence solitaire. L’apprentissage du bonheur est donc celui des vertus à la fois en soi-même et en autrui. (cf. le livret 27 sur ce site, qui porte sur l’amitié chez Aristote).

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