Extrait 4 des Entretiens d’Epictète : Que nous ne devons pas nous émouvoir pour les choses qui ne dépendent pas de nous (III, chap.24, )

« En premier lieu, l’exercice capital et le plus décisif, celui qui , pour ainsi dire, apparaît directement à l’entrée, consiste, quand on s’attache à quelque chose, à ne pas le faire comme s’il s’agissait d’un objet qu’on ne peut pas nous enlever, à considérer au contraire qu’il est du même genre qu’une marmite ou une coupe en verre : si on brise un tel objet, on n’en est pas troublé, parce qu’on se souvient de ce qu’il était. De même ici : si tu embrasses ton enfant, ton frère, ton ami, ne t’abandonne pas sans retenue à ton imagination, ne laisse pas tes effusions se donner libre cours, mais retiens-les , empêche-les, comme font ceux qui se tiennent derrière les triomphateurs et leur rappellent qu’ils sont des hommes (1). Rappelle toi pareillement que tu aimes un être mortel, que tu aimes quelque chose qui ne fait pas partie de ce qui est à toi; cela t’a été donné pour le moment présent, non comme si on ne pouvait pas te l’enlever, ni donné pour toujours, mais comme une figue, comme une grappe de raisin, à une saison déterminée de l’année : si tu en as envie en hiver, tu es stupide. Ainsi regretter ton fils ou ton ami en un temps où ils ne te sont pas donnés, sache que c’est avoir envie d’une figue en hiver. Car ce qu’est l’hiver pour la figue, chaque circonstance résultant de l’état de l’univers l’est pour les objets que cette circonstance nous enlève. »

Note : 1. allusion à la cérémonie du triomphe, à Rome, en l’honneur des généraux vainqueurs.

Pour une lecture intégrale du chap.24 du livre III : ici.

Explication détaillée

En introduction

– le thème : l’exercice du désir.
– le problème : comment désirer sans perdre sa liberté ?
– la thèse : il faut se représenter l’objet désiré comme ne dépendant pas de nous.
– le plan : 2 parties.

1) 1ère partie : désirer un objet pour ce qu’il est vraiment.

La philosophie a une finalité pratique : il s’agit de mieux vivre, d’être sans trouble (ataraxie). Pour cela, bien user de sa faculté de choix, donc s’exercer. Ici, s’exercer à désirer de telle façon que nous ne perdrons pas notre faculté de choix.

Travail capital nous dit Epictète. Sans ces exercices sur le désir, il est vain de prétendre vouloir devenir philosophe (cf §1 de ce chap.).

Travail premier : il faut commencer par exercer son désir. Il s’agit pour le philosophe débutant de se débarrasser des passions qui troublent la raison et la faculté de choix.

En quoi consiste-t-il ? La réponse d’Epictète est à la fois simple et progressive. Elle est un exemple de ce que pourrait être le dialogue intérieur du philosophe.

Il s’agit de veiller de façon critique à la représentation associée au désir de l’objet, veiller à ce qu’elle soit adéquate. Non pas supprimer le désir, mais bien penser son objet. Ici : se représenter l’objet comme pouvant nous être enlevé, comme ne dépendant pas de nous.

Rappel : la distinction des choses qui dépendent ou non de nous est essentielle pour le stoïcisme. Ici nous la voyons utilisée dans le cadre d’un exercice sur le désir.

Et anticiper, ne pas attendre que le désir soit trop puissant, trop fortement associé à une représentation inadéquate. S’exercer dès le début de l’attachement. Ici : ne pas attendre que l’objet se brise. Anticiper sur sa perte possible, le verre qui se brise.

Et commencer par des choses simples, que l’on prendra ensuite comme exemple, référence. Ici : une marmite, une coupe en verre. Puis, quand on s’est bien exercé : un enfant, un frère, un ami.

Enfin tenir à distance les sentiments forts, l’imagination, les plaisirs qui leur sont associés. Ici : calmer son désir en lui parlant comme un homme au triomphateur.

2) 2ième partie : replacer l’objet dans l’ordre du monde.

Une personne nous est donnée comme une figue nous dit Epictète. Quel est le sens de cette comparaison ?

On retrouve l’idée énoncée plus haut : la figue fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous. Elle peut nous être enlevée. La figue serait donc un exemple de plus de ces choses simples qui peuvent servir d’exemple dans le cadre des exercices sur le désir. Un être est comme une figue : nous devons accepter qu’un jour il puisse nous être enlever.

Mais en fait l’exemple a un autre sens, une nouvelle portée, qui montre bien la richesse des comparaisons d’Epictète. La figue est un fruit lié à une saison, l’été. Or, les saisons sont nous le savons sont une des manifestations de l’ordre du monde. Pour les stoïciens en effet, le monde est organisé de façon rationnelle par les dieux (cf. explication du texte 2).

D’où la référence au désir de la figue en hiver. Un pareil désir s’oppose à l’ordre du monde. Désirer une figue en hiver revient à faire le mal, un mauvais usage de sa liberté, de sa faculté de choix.

Bien sûr l’exemple vaut surtout parce qu’il permet d’introduire d’une nouvelle façon la question de la perte d’un être aimé. Le regret de l’être disparu est comparable au désir d’un fruit hors saison. Non pas que ces choses soient en elles-mêmes comparables : l’attachement à l’égard d’un être n’est pas de même nature que le désir d’un fruit. Mais il relève de la même incompréhension de l’ordre du monde, du même mauvais usage de la liberté.

L’hiver est un certain état de l’univers qui n’est pas associé à la figue. De même, il des états de l’univers qui ne sont pas associés, compatibles pourrait-on dire à la vie d’être que nous aimons. Nous le savons parce que cela est arrivé. Il importe donc de nous préparer.

En conclusion :

Ce texte donne un exemple assez simple de ce que peut être un exercice philosophique portant sur le désir.

On peut être sensible à la simplicité et à la qualité des exemples donnés par Epictète qui font ce texte comme un dialogue intérieur, une invitation à dialoguer soi-même avec ses désirs.

Ce contenu a été publié dans non classés. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire