Extrait 2 des Entretiens d’Epictète : Du contentement intérieur (I, chap.12).

« Est libre, en effet, celui à qui tout arrive en accord avec sa faculté de choix et à qui personne ne peut faire obstacle.

Quoi ? La liberté est-elle déraison ? Loin de là ! Folie et liberté ne vont pas ensemble. « Mais je veux, moi, qu’arrive tout ce que je juge bon, quoi que ce soit. » Tu es fou, tu déraisonnes. Ne sais-tu pas que la liberté est quelque chose de beau et de grand prix ? Vouloir au hasard que se produise ce que j’ai jugé bon au hasard, cela risque non seulement de ne pas être beau, mais d’être même la chose la plus laide de toutes. Comment, par exemple, faisons-nous quand nous écrivons ? Est-ce que je me propose d’écrire le nom de Dion comme je veux ? Non, mais on m’enseigne à vouloir l’écrire comme il faut. Et s’il s’agit de la musique ? C’est la même chose. D’une façon générale, dès qu’existe un art ou une science, que faisons-nous ? La même chose. Sinon, si les choses se pliaient aux volontés de chacun, il ne vaudrait pas la peine de savoir quoi que ce soit. En l’occurence est-ce uniquement pour ce qui est le plus important et absolument décisif, la liberté, qu’il m’est permis de vouloir au hasard ? En aucun cas, mais recevoir une instruction, c’est, justement, apprendre à vouloir chaque évènement comme il arrive. Et comment arrive-t-il ? Selon l’ordre établi par l’ordonnateur. Il a ordonné qu’il y eût un été et un hiver, fécondité et stérilité, vertu et vice, et tous les contraires ce genre en vue de l’harmonie de l’univers; à chacun de nous il a donné un corps avec ses membres, des biens et des compagnons. C’est en ayant cet ordre à l’esprit qu’il nous faut aborder l’instruction qu’on nous donne, non pas dans le but de changer le fondement de la réalité (1) (car cela ne nous est pas accordé, et ne vaudrait pas mieux), mais pour que de notre côté, à partir du moment où les choses qui nous entourent sont ce qu’elles sont et ce que leur nature les a faites, nous harmonisions notre pensée avec les évènements. »

Epictète, Entretiens (I, chap.12)

Note : 1. le fondement de la réalité : il s’agit des conditions les plus générales de l’existence du monde, non des actions particulières. On ne peut pas changer ces conditions, mais il est possible de changer une action particulière (la sienne).

Pour lire le chapitre 12, Livre 1 dans son intégralité : ici.

Explication détaillée

En introduction :

. le thème : la liberté, notion centrale de la pensée stoïcienne. La réflexion sur ce thème est liée dans le chapitre à une réflexion sur les Dieux et le bonheur (sérénité).

. le problème : être libre, est-ce faire que l’on veut ? Est-ce vouloir de façon irrationnelle ? La liberté s’oppose-t-elle à la raison ? S’apprend-elle ?

. la thèse : la liberté consiste à vouloir selon la raison, ce qui revient à conformer son vouloir à l’ordre rationnel du monde.

. son intérêt : la compréhension de ce qu’est vraiment la liberté est une condition nécessaire pour accéder au bonheur (sérénité).

. le plan : 3 parties.

1) 1ère partie (l.1 à 7) : le malentendu sur la liberté.

 L’extrait commence par une définition de la liberté. Est libre selon Epictète l’homme dont la volonté ne rencontre pas d’obstacle. Tout arrive donc pour lui en accord avec son choix, accord de ce qui est (le monde) avec ce qu’il veut (son choix).

Cela ressemble en apparence à la conception courante de la liberté : faire ce que l’on veut. La liberté consiste en une volonté libre, une volonté à laquelle rien ne s’oppose. Mais derrière la similitude des définitions, il y a un profond malentendu et un désaccord total.

Pour l’opinion commune, il y a liberté si la volonté ne rencontre pas d’obstacles, quelle que soit la nature de cette volonté. Ce peut être la conséquence d’une décision réfléchie, mais aussi un désir, une passion, un caprice.

Or, pour les stoïciens, seule la volonté rationnelle, instruite par la raison, est libre. Autrement dit selon eux, la liberté est nécessairement rationnelle, ce qui n’est pas du tout la conception de l’opinion commune, qui elle ne s’interroge pas sur la nature rationnelle ou non du vouloir.

D’où la question du texte : la liberté est-elle déraison ? Et la réponse est clairement non selon Epictète. La déraison ou folie s’oppose à la liberté. Ici, la folie consiste à vouloir tout ce que l’on aime sans réfléchir, cad à suivre ses passions.

L’argument : il fait appel à une sorte de sens commun entre Epictète et son élève (Rappel : les Entretiens sont des leçons d’Epictète retranscrites par Arrien). Vouloir au hasard (sans tenir compte de la raison) serait faire de la liberté une chose laide et sans valeur. Comment comprendre cela ? En quoi consiste cette laideur, cette dévalorisation de la liberté ?

Le hasard s’oppose à la nécessité : une chose qui arrive par hasard pourrait ne pas arriver. C’est la contingence : ce qui peut ne pas être. La nécessité au contraire est ce qui doit être, ce qui peut pas ne pas arriver. Aux notions de hasard ou de contingence, les stoïciens associent l’idée de désordre, à celle de nécessité, celle d’ordre rationnel ou harmonie.

2) 2ième partie (l.8 à 15) : la liberté est un vouloir rationnel.

Cette 2ième partie repose sur 2 exemples et un argument qui utilise la notion de savoir et d’instruction.

– les exemples : écrire le prénom de Dion, faire de la musique.

Soit un acte volontaire simple : vouloir écrire un prénom, celui de Dion. Celui qui veut cela veut-il écrire au hasard le prénom ? De façon capricieuse, selon son désir ? Non bien sûr. Vouloir écrire ce prénom implique nécessairement que l’on se soumette aux règles que j’ai apprises de l’écriture des mots. Autrement dit : est libre d’écrire un mot celui qui se soumet à son orthographe. A l’inverse, celui qui écrit sans en tenir compte n’obtient pas ce qu’il veut. Il n’est donc pas libre. Et il ne peut pas l’être car sa volonté est contradictoire : il veut à la fois un mot précis et ne pas se soumettre aux règles de son écriture, ce qui est impossible. A noter ici la simplicité et la force de l’exemple.

Par analogie avec l’écriture, l’homme libre est celui qui se soumet à l’ordre du monde. On retrouve ici une distinction importante du stoïcisme entre :

– les choses qui dépendent de moi : l’impulsion, le désir, le jugement. Ce qui est notre affaire à nous et à nous seulement. L’ex. ici est vouloir écrire le prénom de Dion.

– les choses qui ne dépendent pas de moi : tout le reste, cad le monde physique, donc mon corps, la société, les honneurs, etc. bref tout ce qui n’est pas notre affaire à nous seul. L’ex. ici est l’orthographe de Dion.

Faire de la musique suppose là aussi que j’accepte de me plier aux exigences du savoir musical, sans quoi je ne peux pas construire une mélodie, un rythme, etc. L’intérêt de l’exemple musical est qu’il mêle les idées d’ordre et de beauté : c’est l’harmonie ou l’accord des sons. De ce point de vue, l’homme qui veut au hasard, de façon irrationnelle peut être comparé à celui qui ne joue pas avec l’orchestre, qui est cacophonique, qui n’est pas accordé au monde.

Le savoir de la liberté : Epictète utilise l’argument du savoir pour défendre la thèse que la liberté est rationnelle. Il s’agit d’un argument par l’absurde, en 4 étapes :

  1. Si les choses arrivaient selon la volonté de chacun, alors elles arriveraient de façon irrationnelle (les désirs variés et contradictoires des hommes).
  2. Alors, il ne servirait à rien d’apprendre les arts (savoir-faire technique) et les sciences. Car ces savoirs reposent sur un principe : les phénomènes se produisent selon un certain déterminisme. Ex : si telle cause, alors tel effet.
  3. Or on voit bien que les hommes apprennent ces savoirs : ils s’instruisent afin de pouvoir agir sur le monde.
  4. Donc les choses n’arrivent pas selon la volonté de chacun, mais selon un ordre rationnel détermine, selon même une nécessité (un ordre rationnel du monde total).

Conséquence importante : la liberté s’apprend ! Apprendre à être libre, c’est s’instruire de l’ordre du monde, apprendre que chaque événement arrive selon une certaine nécessité, et vouloir cette nécessité. Elle peut ne pas m’être connue dans son détail : reste qu’elle existe, car rien n’est par hasard.

Apprendre à être libre est donc donc apprendre à accepter que les choses (les évènements) arrivent comme elles arrivent, soit accepter le monde comme il est (selon un ordre).

Cela revient à faire ce qui dépend de soi seul : comprendre et accepter l’ordre rationnel du monde (qui lui ne dépend pas de soi seul).

3) 3ième partie : l’accord avec l’ordre rationnel du monde.

Comment le monde arrive-t-il ? Selon un ordre nécessaire pour les stoïciens. Sont-ils alors fatalistes ? Cela dépend du sens que l’on donne à ce mot.

Au sens courant, le fatalisme est la croyance que des forces obscures et irrationnelles dirigent le monde et que les hommes n’y peuvent rien. En ce sens là, les stoïciens ne sont pas du tout fatalistes.

Au contraire : pour eux, il existe bien un destin, mais il est rationnel. Il se confond avec l’ordre divin. De sorte que vouloir le monde comme il est, rationnel, revient à vouloir l’ordre établi par les dieux. C’est de ce point de vue (et non celui du corps) être leur égal dit Epictète (dans ce même chapitre, à la fin du §6).

Par ailleurs, le fataliste au sens courant démissionne complétement, il subit l’action des forces occultes ou essaient de se les concilier par des prières, des pratiques superstitieuses. Ce n’est pas du tout ainsi qu’agit le stoïcien, qui a bien compris qu’il avait un pouvoir relatif sur le monde : malade, il se soignera par ex. Mais si malgré ses soins, la maladie le fait souffrir ou l’emporte, il accepte cela. Dans les 2 cas, il fait ce qui dépend de lui : vouloir se soigner, accepter son état.

Il y là un contresens courant à éviter : pour le solutionner de façon simple, nous pouvons dire que le stoïcien est celui qui sait qu’il ne peut pas tout faire, changer le monde dans sa globalité : l’homme est bien trop faible pour cela. Mais il sait aussi ce qu’il peut toujours faire : il peut vouloir, faire des choix. Et son choix peut s’accorder avec l’ordre du monde. Je peux par ex. me soigner et me rétablir.

Le stoïcien n’est donc pas un homme qui démissionne. Il est celui qui harmonise sa volonté avec les évènements, cad l’ordre rationnel du monde.

L’idée d’harmonie : nous l’avons rencontré à l’occasion de l’ex. de la musique. C’est là une idée qui nous amène à parler de la conception des dieux chez les stoïciens. C’est le point de départ de ce chapitre 12 (cf. §1 et 2).

Une maxime importante du stoïcisme est de « suivre les dieux ». Mais comme le remarque Epictète au début de chapitre, elle n’aurait pas de sens si les dieux n’existaient pas, s’ils ne s’occupaient pas du monde et ne communiquaient pas avec les hommes.

De fait pour Epictète les dieux existent et ordonnent le monde (l’ordonnateur). Dans les Entretiens (I, chap.3 et 9), il accepte même l’idée que les êtres humains aient un lien de parenté avec les Dieux.

Les Dieux sont une force ordonnatrice de la nature en un sens large : l’ensemble du monde physique et humain. D’où les ex. du texte : l’ordre des saisons, celui du vivant (stérilité/fécondité), mais aussi l’ordre moral (vice et vertu). Les contraires sont en fait les parties d’un équilibre. A l’homme sont donnés un corps, des biens et des compagnons. Il fait partie d’un tout.

D’où l’harmonie. Pour reprendre l’ex de la musique, nous pourrions dire que les dieux ont créé et dirigent l’orchestre. Il appartient à l’homme de jouer sa partition, ce qui suppose au préalable un travail de la pensée : accorder sa pensée avec l’ordre rationnel du monde, d’où penser de façon rationnelle. A cette condition l’homme peut vouloir rationnellement, soit être libre.

Cette harmonie a pour conséquence le bonheur sous la forme de l’absence de trouble (ataraxie, notion commune aux stoïciens et aux épicuriens). La sérénité si l’on veut, ou le contentement intérieur, titre de ce chapitre.

En conclusion :

La liberté est une notion essentielle du stoïcisme. Elle est nécessairement liée à la raison.
Elle est aussi étroitement liée à celle du monde (la physique), du divin.
Enfin, elle est une condition du bonheur.

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