2. Entretiens d’Epictète : texte intégral Du contentement intérieur (Livre I, chap.12)

« En ce qui concerne les dieux, il est des gens qui affirment que la réalité divine n’existe pas, d’autres qu’elle existe mais reste oisive, ne s’occupe de rien, n’exerce aucune providence; un troisième groupe affirme qu’elle existe et exerce sa providence, mais seulement sur les choses importantes, c’est-à-dire les phénomènes célestes, et non sur ce qui se passe sur terre; un quatrième, que sa providence s’exerce aussi sur les réalités terrestres et les affaires humaines, mais uniquement de façon générale et non sur chacune en particulier; il y en a un cinquième, dont font partie Ulysse et Socrate, et qui déclare :

Tu ne me perds pas des yeux,
Dès que je me mets en mouvement.

En tout premier lieu, donc, il est nécessaire d’examiner chacune de ces thèses, pour voir si c’est à juste titre qu’on la soutient ou si ce n’est pas le cas. S’il n’y a pas de dieux, que veut dire que notre fin est de suivre les dieux ? S’ils existent mais ne s’occupent de rien, comment, même sous cette forme, la thèse sera-t-elle valable ? S’ils existent et s’occupent < du monde >, mais sans qu’il y ait aucune communication de leur part en direction des hommes, et par Zeus, aucune communication vers moi, en quel sens, dans cette hypothèse encore, la thèse est-elle valable ?

Après avoir examiné toutes ces questions, l’homme de bien soumet sa pensée à celui qui administre l’univers, comme les bons citoyens soumettent la leur à la loi de la cité. Celui qui reçoit une formation doit aborder l’instruction qu’on lui donne avec ce projet : « Comment puis-je suivre les dieux en tout ? Comment être content de l’administration divine ? Comment devenir libre ? » Est libre, en effet, celui à qui tout arrive en accord avec sa faculté de choix et à qui personne ne peut faire obstacle.

Quoi ? La liberté est-elle déraison ? Loin de là ! Folie et liberté ne vont pas ensemble. « Mais je veux, moi, qu’arrive tout ce que je juge bon, quoi que ce soit. » Tu es fou, tu déraisonnes. Ne sais-tu pas que la liberté est quelque chose de beau et de grand prix ? Vouloir au hasard que se produise ce que j’ai jugé bon au hasard, cela risque non seulement de ne pas être beau, mais d’être même la chose la plus laide de toutes. Comment, par exemple, faisons-nous quand nous écrivons ? Est-ce que je me propose d’écrire le nom de Dion comme je veux ? Non, mais on m’enseigne à vouloir l’écrire comme il faut. Et s’il s’agit de la musique ? C’est la même chose. D’une façon générale, dès qu’existe un art ou une science, que faisons-nous ? La même chose. Sinon, si les choses se pliaient aux volontés de chacun, il ne vaudrait pas la peine de savoir quoi que ce soit. En l’occurence est-ce uniquement pour ce qui est le plus important et absolument décisif, la liberté, qu’il m’est permis de vouloir au hasard ? En aucun cas, mais recevoir une instruction, c’est, justement, apprendre à vouloir chaque évènement comme il arrive. Et comment arrive-t-il ? Selon l’ordre établi par l’ordonnateur. Il a ordonné qu’il y eût un été et un hiver, fécondité et stérilité, vertu et vice, et tous les contraires ce genre en vue de l’harmonie de l’univers; à chacun de nous il a donné un corps avec ses membres, des biens et des compagnons. C’est en ayant cet ordre à l’esprit qu’il nous faut aborder l’instruction qu’on nous donne, non pas dans le but de changer le fondement de la réalité (1) (car cela ne nous est pas accordé, et ne vaudrait pas mieux), mais pour que de notre côté, à partir du moment où les choses qui nous entourent sont ce qu’elles sont et ce que leur nature les a faites, nous harmonisions notre pensée avec les évènements.

Voyons, pouvons-nous fuir les hommes ? Comment serait-ce possible ? Peut-être, puisque nous vivons avec eux, pouvons-nous les changer ? Et qui nous donne ce pouvoir ? Que reste-t-il alors ? Quelle solution inventer pour garder nos relations avec eux ? Celle qui leur permettra à eux d’agir conformément à leur manière de voir, et à nous de rester néanmoins en accord avec la nature. Mais toi tu es sans ressort, et difficile à contenter : si tu es seul, tu parler d’isolement; si tu vis avec les hommes, tu les traites d’individus insidieux, de brigands, tu adresses des reproches même à tes parents, à tes enfants, à tes frères et à tes voisins. Quand tu es seul, tu devrais plutôt appeler cette solitude tranquillité et liberté, et te juger semblable aux dieux; si tu te trouves au milieu de beaucoup de monde, tu ne devrais pas parler de foule, de vacarme, d’écoeurement, mais de réjouissance, de fête solennelle, et ainsi tout accueillir avec contentement. Quelle est donc la punition de ceux qui n’acceptent pas ce qui se passe ? D’être dans l’état où ils sont. Un tel est mécontent d’être seul ? Qu’il reste dans son isolement. Est-il mécontent de ses parents ? Qu’il soit mauvais fils et qu’il se lamente. Est-il mécontent de ses enfants ? Qu’il soit mauvais père.

« Jette-le en prison ! » Quelle prison ? L’endroit où il est maintenant. Car il y est malgré lui : le lieu où quelqu’un se trouve contre son gré est pour lui une prison. Ainsi Socrate n’était pas en prison puisqu’il y était de son plein gré. « Il faut donc que je sois amputé de la jambe ! » Esclave, pour une misérable petit jambe tu fais des reproches au monde ? Tu n’en feras pas don à l’univers ? Tu ne t’en sépareras pas ? Tu ne la rendras pas avec joie à celui qui te l’a donnée ? Tu t’indigneras et seras mécontent de l’ordre établi par Zeus, ordre qu’il a fixé et réglé avec l’assistant des Moires filant ton existence ? Ignores-tu quelle infirme partie tu représentes en regard de l’univers ? Je veux dire : du point de vue du corps, car pour ce qui est de la raison tu n’es pas inférieur aux dieux ni moins grand; la grandeur de la raison ne s’évalue pas selon la longueur ou la hauteur, mais selon les jugements. Ne veux-tu pas, par conséquent, mettre le bien dans ce en quoi tu es l’égal des dieux ?

« Malheureux que je suis ! Avoir un tel père et une telle mère ! » Eh bien ? T’était-il donné de venir avant ta naissance faire ton choix et dire : « Qu’un tel s’unisse à une telle à telle période déterminée, pour que je vienne au monde » ? Non. Mais tes parents devaient exister d’abord, et ensuite tu devais, toi, être engendré comme tu l’as été. De quels parents ? De tes parents tels qu’ils étaient. Que faire alors ? Tes parents étant ce qu’ils sont, n’as-tu aucune solution ? Dans le cas où, par exemple tu ignorerais à quelle fin tu possèdes la faculté de voir, tu serais malchanceux et malheureux si tu fermais les yeux au moment où les couleurs défilent devant toi; et quand tu as à ta disposition, pour toute situation à affronter, la grandeur d’âme et la générosité, mais que tu l’ignores, n’es-tu pas plus malchanceux et plus malheureux encore ? Des objets correspondant à la faculté que tu possèdes s’offrent à toi, mais tu la détournes, cette faculté, précisément quand il faudrait la tenir en éveil et attentive. Ne préfères-tu pas remercier les dieux de t’avoir permis d’être au-dessus de toutes ces choses qu’ils n’ont pas fait dépendre de toi, et de t’avoir rendu responsable uniquement de celles qui dépendent de toi ? Envers tes parents, ils t’ont déchargé de toute responsabilité; ils t’en ont déchargé aussi envers tes frères, ainsi qu’envers ton corps, tes biens, la mort et la vie. De quoi alors t’ont-ils rendu responsable ? De la seule chose qui dépende de toi : faire de tes représentations l’usage qu’il faut. Pourquoi donc te charges-tu de ce dont tu  n’es pas responsable ? C’est se donner à soi-même bien du tracas. »

Epictète, Entretiens (I, chap.12), trad.R.Muller, éd. Vrin.

Note : 1. le fondement de la réalité : il s’agit des conditions les plus générales de l’existence du monde, non des actions particulières. On ne peut pas changer ces conditions, mais il est possible de changer une action particulière (la sienne).

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