En quel sens peut-on dire de l’homme qu’il a une culture ?

  1. les différents sens du mot culture et le fait de la diversité culturelle

question : accepteriez-vous de manger de la chair humaine ?

1.1) Le terme de culture signifie le plus souvent :

– 1er sens :  un ensemble de connaissances. Ex : la culture générale, une culture scientifique, littéraire, etc.

– 2ième sens : « les habitudes ou aptitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société » (cf. texte de Cl. Lévi-Strauss, Entretien avec G.Charbonnier). Ex : les coutumes, les croyances, les institutions, les techniques de la vie matérielle, etc.
C’est le sens le plus important ici. La culture désigne tout ce que nous tenons de la tradition, de l’éducation et, de façon générale, de la socialisation.

2 distinctions conceptuelles.
. la 1ère : la culture est distincte de donc de la nature appliquée à l’homme.
Est naturel ce que nous tenons de l’hérédité biologique (cf. la génétique). On peut ici opposer l’hérédité biologique à l’héritage social ou culturel.
. la 2nde : la culture est distincte de l’individu au même titre que la société se distingue de l’individu.
La culture d’une personne (ou individu, les termes ici sont synonymes) est d’abord celle de son groupe. Il la reçoit sans l’avoir jamais demandée véritablement, sans même avoir conscience du processus d’acquisition qui est à l’oeuvre.
Ex : une personne apprend sa langue native sans en avoir fait le choix. Et elle la considère le plus souvent comme étant la manière « normale » (au sens où la norme constitue un modèle) de communiquer avec les autres et de s’exprimer.

– 3ième sens : ces mêmes habitudes ou aptitudes acquises mais cette fois-ci considérées comme appartenant de façon spécifique à un groupe donné.

Ex : la culture française, la culture maori, la culture Inuit, etc.
C’est l’aspect identitaire de la culture. Les groupes humains, les individus qui les composent sont liés le plus souvent à une culture native, i.e acquise durant leur enfance. Ils se sentent de fait plus proches de cette culture que d’autres. Elle définit une partie de leur être et donc de leur identité (ce qui permet de les définir au sens de les reconnaître).
Ex : je me sens, je me définis comme français, catholique ou protestant, algérien musulman ou athée, basque, catalan ou sicilien, peul, bambara ou dogon, etc.

L’identité culturelle peut se définir selon de très nombreux paramètres : langue, technique, religion, croyances, moeurs, liens familiaux, histoire, sports, habillement, etc.
A noter : la question reste entière de savoir comment définir cette notion d’identité elle-même. Est-elle fixe,  exclusive, définitive, « rigide » ou au contraire, variable, changeante, relative, « plastique ou souple » ?

1.2) le fait de la diversité culturelle.

Il n’existe pas une culture mais des cultures humaines. C’est là un fait historique et géographique. Il est très important d’en prendre conscience.
Ex : en 2015, on recense encore plus de 6000 langues (selon l’Unesco, 2300 d’entre elles sont « en danger » d’extinction). De la même façon, il existe plusieurs centaines de religions (leur nombre est compliqué à fixer car la notion elle-même est difficile à définir), de nombreuses façons socialement partagées de s’habiller, de cuisiner, etc.

La diversité des cultures est un fait incontestable. Or, et c’est là un paradoxe, elle a très souvent été contestée voire niée.
Comme l’écrit Cl. Lévi-Strauss, « L’attitude la plus ancienne (..) consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles, morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. » (cf. texte tiré de Race et Histoire).
Pour simplifier, on dira que les membres d’une culture donnée passent aux yeux des autres pour des barbares, des sauvages ou au mieux des primitifs (des non-civilisés). Question : pourquoi ce rejet des cultures différentes de la sienne ?

La réponse à cette question est en grande partie liée à la nature même du lien que nous avons noué avec notre propre culture : acquise lors de notre enfance, de façon inconsciente, notre culture ne nous est pas transmise comme une culture parmi d’autres, mais comme LA culture de l’humanité. Cl. Lévi-Strauss le souligne dans le texte cité ci-dessus, la plupart des groupes humains se désignent d’un mot qui signifie « les hommes » (i.e les êtres humains) ou « les bons », « les excellents », « les complets ».

L’ethnocentrisme (préjugé).
On peut donc dire que la transmission d’une culture au sein d’un groupe donné est aussi la transmission d’un préjugé : celui d’être le modèle de l’humanité. On appelle ce préjugé : l’ethnocentrisme, soit l’attitude qui consiste à se considérer, soi et son groupe culturel, comme la référence absolue (le centre) de l’humanité.

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Les autres cultures sont :
– soit des sous-cultures.
Ex 1 : l’accent. « les québécois ont un accent comique ! »
Ex 2 : le vêtement. « Tu as vu ! Ils vivent habillés/dénudés comme nos ancêtres ! »
Cf. le qualificatif de « primitives » appliqué à certaines sociétés et la colonisation pensée comme un apport de la culture.
– soit ne sont pas des cultures.
Ex 2 : « ce sont des moeurs barbares ! », « ils vivent comme des animaux ! »
Cf. le racisme, le traitement des autres hommes comme des animaux. Par ex. l’esclavage.

La relativité des cultures.
L’ethnocentrisme fait apparaître de façon négative un lien positif mais inconscient avec notre propre culture. Le paradoxe est qu’il faut rencontrer des êtres humains différents de soi pour se rendre compte, prendre conscience que l’on est d’une culture donnée !
Ex : c’est en écoutant des personnes parler une langue qui m’est « étrangère » que je prends conscience que je parle une langue parmi d’autres, ma langue native ou «maternelle ».

Il n’y a pas donc LA culture de l’humanité qui serait ma culture, mais des cultures, aucune ne pouvant prétendre à définir à elle seule l’humanité. Aucune culture n’est une référence absolue (ou centrale), mais seulement une référence particulière parmi d’autres. Ce point de vue qui refuse de désigner une culture comme référence absolue est appelé : le relativisme culturel (à distinguer fortement du relativisme au sens courant, qui lui est individuel).

2) l’homme être naturel ou culturel ?

question : quelle différence avez-vous avec un chimpanzé ?

Certains comportements humains sont qualifiés de naturels par distinction/opposition avec d’autres jugés culturels. Que signifie au juste cette distinction/opposition et quelle valeur faut-il lui reconnaître ?

Ce qui est naturel en l’homme : « tout ce qui est en nous par hérédité biologique » (cf. texte de Cl. Lévi-Strauss cité ci-dessus).

Précisions de vocabulaire.
L’hérédité ou la transmission des caractères héréditaires est liée aux chromosomes. Chacune des cellules de notre corps en comporte 23 paires (sauf les cellules sexuelles qui n’en comptent que la moitié). Les chromosomes sont constitués de longues molécules d’ADN. Un gène est une portion d’ADN (un « morceau ») dont le rôle a pu être précisé (à noter : une grande partie de l’ADN chromosomique n’a pas de fonction connue).
L’information génétique, i.e les instructions qui permettent à la cellule et par suite à l’organisme tout entier de vivre, se construire, se reproduire est presque totalement inscrite dans les molécules d’ADN des chromosomes.

Le corps d’un être humain peut pour simplifier être divisé en systèmes qui sont autant de fonctions du corps :
. la mobilité, la sensibilité (la perception) et la pensée sont assurés par les systèmes osseux, musculaire, nerveux .
. la nutrition est assurée par les systèmes digestif et respiratoire.
. la régulation et la reproduction sont elles assurées par les systèmes endocrinien (hormones) et sexuel.

L’information génétique assure la formation du corps humain, son fonctionnement et sa reproduction. Mais elle ne l’assure pas à elle seule : le corps humain, comme l’ensemble des êtres vivants a besoin de puiser dans son environnement de quoi vivre (respiration, nutrition). Il est par ailleurs sans cesse en interaction (mobilité, sensibilité, pensée) avec cet environnement : il agit sur lui comme il est modifié par lui.
Il est donc nécessaire de toujours penser le corps et l’être humain comme un ensemble complexe formé à la fois par l’information génétique et les transformations physiques et psychiques liées aux échanges avec son environnement.

Cet environnement, dans le cas de l’humanité, est le monde physique et la société. Ces transformations sont donc naturelles et culturelles. Aussi, les comportements humains sont-ils toujours complexes, à la fois naturels et culturels. Et cette complexité est telle qu’il est impossible à proprement parler de les dissocier. La distinction naturel/culturel est une vue théorique qui ne décrit pas correctement la réalité humaine telle qu’elle existe.
Prenons un exemple : la faim. Elle est bien sûr la manifestation d’un besoin naturel, celui de se nourrir. Elle est aussi une nécessité naturelle de l’organisme vivant. Mais elle tient aussi de la culture au sens où sa manifestation et plus encore sa satisfaction sont relatives aux heures de la journée, au travail ou à la vie de famille, aux modes alimentaires, etc. Les êtres humains peuvent par ailleurs se l’imposer à eux-mêmes (régime, grève de la faim, anorexie) ou aux autres (lors des guerres par ex.).
Aussi « avoir faim » n’est-il jamais seulement un fait de nature, mais toujours et aussi un fait de culture. Il en est de même de toutes les conduites humaines comme la sexualité, la violence, la tristesse ou la joie, etc.

Vouloir distinguer en l’homme ce qui relève de la nature et ce qui relève de la culture est donc toujours artificiel. On peut pour le moins à la façon de Claude Lévi-Strauss considérer que plus une conduite humaine tend à l’universalité, plus elle manifeste une origine naturelle (ex : les fonctions organiques sont communes à tous les membres de l’espèce humaine). A l’inverse, plus elle est particulière et normative, plus elle manifeste une origine culturelle (ex : parler telle langue, avoir telle conception de la famille).

Aussi convient-il de se méfier de l’usage du terme « naturel ». Au sens courant, ce terme a au moins 3 sens. C’est « naturel » signifie :
– cela vient de la nature, et donc cela n’a pas ou peu été modifié par l’homme. Ex : une méthode naturelle de contraception.
– c’est habituel, c’est ainsi que l’on fait d’ordinaire.
– c’est normal, c’est ainsi qu’il faut faire.

Dans les 2 derniers cas, mais surtout dans le dernier, la nature est choisie comme norme, i.e comme modèle à suivre, règle ou valeur. Or, qualifier en ce sens une chose de naturelle revient en fait à masquer le choix que l’on fait de prendre la nature, ou ce que l’on pense être la nature, comme une norme de conduite ou de vie.
Ainsi on peut voir certaines personnes qualifier de « contre-nature », au sens d’anormales, certaines conduites humaines. C’est le cas par ex. de conduites comme l’homosexualité. Un pareil jugement repose sur un choix (très discutable) de faire de l’hétérosexualité une norme, parce qu’elle serait liée à la procréation.
C’est bien sûr tout à fait inexact : les êtres humains font l’amour pour procréer et aussi par plaisir.  Et l’homosexualité n’empêche pas de procréer, elle n’est pas la stérilité. C’est surtout ignorer que les êtres humains n’agissent pas toujours, loin s’en faut, en suivant le modèle de la nature. Cela fait longtemps par ex. que le médecin ne se contente plus de « laisser faire la nature » (i.e notre système immunitaire); de même de l’agriculteur, du technicien, du savant,  de l’artiste, etc.

En réalité, les tendances naturelles de l’homme, quand il est possible de les définir, ne sont jamais qu’un modèle possible à suivre. Et s’il arrivait par ex. que l’on diagnostique une tendance naturelle de l’homme à la violence et à l’agression de son prochain, cela ne voudrait pas dire pour autant qu’il faudrait en faire une norme du comportement (de même qu’une maladie « naturelle » n’est pas la norme de la santé).
Retenons donc que la nature ne fait pas norme et que le naturel, si on peut l’établir, ne définit pas la normalité.

3) Que signifie identité culturelle ?

On a vu surgir depuis quelques temps un discours qui problématise la notion d’identité. En fait, il s’agit surtout d’un discours qui remet en cause la présence sur le territoire français de personnes considérées (par ce discours) comme « étrangères ». Il leur est reproché non pas de ne pas avoir la nationalité française, mais de ne pas « s’assimiler » à la culture française.

Au delà du procès d’intention et de la xénophobie que cache ce reproche de « non assimilation », se pose un problème qui est celui du rapport entre ces 2 notions : la nation et la culture.

La culture nous l’avons vu désigne l’ensemble « des habitudes ou aptitudes acquises par l’homme en tant qu’il est membre d’une société ». Appliqué à un groupe donné (la culture française), ce terme prend un sens identitaire et si l’on veut « différentiel » : il permet d’identifier un français et donc de le différencier d’un non-français.

D’où l’idée d’utiliser l’identité culturelle pour définir l’identité nationale. Serait de nationalité française toute personne de culture française, et ne pourrait posséder cette nationalité et jouir des droits qui lui sont associés que les personnes qui font l’effort d’acquérir cette culture, de l’assimiler. Mais c’est un peu vite confondre l’identité nationale et l’identité culturelle.

Qu’est-ce que l’identité nationale ? Le terme de nation est un concept politique qui a plusieurs sens.

Le premier est d’usage courant et définit la nation comme un groupe humain dont les membres sont liés par des éléments communs (ethniques, sociaux, culturels) et qui aspirent à maintenir cette communauté. Cette définition tient à la fois de la ressemblance et du sentiment. Elle affirme la conscience et la fierté que l’on a d’appartenir à une communauté (cf. par ex. le patriotisme). Dans ce premier cas, l’identité nationale définit un sentiment d’appartenance qui certes est fondé sur des éléments communs (la ressemblance) mais qui a surtout un caractère revendicatif.

Le second est juridique. La nation est alors l’ensemble des hommes qui composent l’Etat (mais se distinguent de lui), et forment le peuple souverain de la République, i.e l’ensemble des citoyens. Est française alors toute personne citoyenne selon les lois en vigueur.
Elles se sont durcies depuis quelques années, mais pour l’essentiel de grands principes persistent. On devient français à la naissance selon le « droit du sang » (l’un des parents au moins est français) ou le « droit du sol » (l’enfant naît sur le territoire français et satisfait certaines conditions de résidence passée et présente en France). On peut aussi acquérir la nationalité française par mariage, naturalisation selon des conditions assez strictes de temps, séjour, résidence, maîtrise de la langue, absence d’infraction, etc.

Ce sens du mot nation n’a pas la charge affective et revendicative du premier.  Et même s’il suppose une certain rapport avec la culture française, la maîtrise de la langue par ex., il n’oblige pas les personnes à se ressembler, à se reconnaître comme un seul groupe ethnique, social, culturel. A dire vrai, il suppose surtout une adhésion aux lois de la République et la seule communauté qu’il forme est celle de l’ensemble des citoyens.

Il y a donc au moins 2 façons de définir l’identité nationale et donc 2 façons de penser ou d’utiliser la culture :

– ou bien l’on veut exalter le sentiment d’appartenance, le lien communautaire.
Une façon de le faire est d’utiliser la culture dans sons sens identitaire. On pense alors la culture comme un ensemble clos qui distingue les hommes selon qu’ils sont à l’intérieur ou à l’extérieur de cet ensemble.
Mais cet usage de la culture risque fort d’être caricatural. Il va par ex. accentuer de façon exagérée certains traits culturels comme la religion alors que son importance varie dans l’histoire. Certes, le christianisme est une composante historique de la culture française, mais  ce n’est pas la seule religion à avoir joué un rôle dans l’histoire de France, et sa remise en cause est elle aussi un élément de la culture française (cf. la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la laïcité).
En fait cet usage « nationaliste » tend, pour des raisons d’unité, à masquer les nombreuses différences qui existent au sein d’un même groupe culturel. Il tend aussi à figer la culture alors même que celle-ci évolue au cours de l’histoire. En fait, il sert surtout à exclure ceux que l’on juge, à tort ou à raison, différents de nous. Au final, il est une variation de l’ethnocentrisme.

– ou bien l’on veut rassembler des hommes entre eux différents sous un ensemble de règles communes qui définissent le « vivre ensemble ».
On pense alors la culture comme un ensemble ouvert, qui à la fois rassemble les hommes mais accepte des différences individuelles, des changements, dans la mesure où ils sont compatibles avec les lois communes. Ce sont elles qui au final, garantissent l’unité minimale de la nation.
On fait alors un usage plus restreint de la culture, moins exalté, plus respectueux des modes de vie, des histoires individuelles. On replace aussi la culture dans une histoire, celle de ses changements successifs.

L’identité culturelle doit-elle servir à définir l’identité nationale ? Il nous semble que non. La nation, si elle a une composante affective, doit d’abord et surtout être pensée comme un principe qui rassemble sous les mêmes lois un groupe d’êtres humains à la fois semblables et différents. En ce sens, elle se confond avec la citoyenneté. A terme, mais encore faut-il lui en laisser le temps, elle est susceptible de créer une communauté unie.

Textes associés à ce cours :
entretien entre G. Charbonnier et C. Lévi-Strauss
texte de C.Lévi-Strauss sur l’ethnocentrisme
texte de Montaigne sur les cannibales

On peut aussi lire avec profit les textes suivants :
texte de Rousseau sur la perfectibilité
texte de Malinowski sur les dimensions de la culture
texte de C.Lévi-Strauss sur la norme et l’universalité

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