A quoi se reconnaissent les philosophes ?

A quoi reconnaît-on un philosophe ? 

1er moment : l’homme de l’ombre (l’obscurité).

L’image la plus courante du philosophe est celle d’un homme sérieux, tout occupé de réflexion sur de vastes sujets comme l’homme, le monde, l’existence. Son activité est essentiellement intellectuelle, d’où le peu d’importance accordé à son apparence physique, à son corps. Sa tenue est sobre. Il accuse déjà un certain âge.

C’est un homme de savoir et de discussion. Il manie le langage avec aisance, mais un langage complexe, théorique, abstrait. Ce qu’il dit n’est pas compréhensible par tout le monde. Il peut même faire de cette incompréhension la marque propre, spécifique du caractère philosophique de sa réflexion : si on ne le comprend pas, c’est que sa pensée est profonde et ses intérêts supérieurs à ceux du commun. On peut le soupçonner d’être vaniteux et de vouloir se faire passer pour profond alors qu’il est simplement obscur.

Le philosophe discute. Il discute avec d’autres philosophes. Tous recherchent la vérité mais aucun n’arrive à convaincre les autres de la sienne. Il n’y a pas une mais des philosophies qui s’opposent volontiers entre elles. Mais n’est-ce pas là le signe d’un échec  des philosophes ? Leur incapacité à se convaincre les uns les autres n’est-elle pas la preuve qu’il n’y a pas grand chose à attendre de la philosophie ?

Cf. texte de J.J.Rousseau : les philosophes sont des charlatans.

2ième moment : une manière de vivre.

Question : quel genre de vie voulez-vous vraiment ? Y avez-vous déjà réfléchi de façon sérieuse ?

La philosophie est une recherche de la sagesse. C’est d’ailleurs clairement ce que dit l’étymologie grecque du mot : philein signifie aimer et sophia la sagesse. Le philosophe est un ami de la sagesse. Mais qu’est-ce qu’un sage ?

Au sens courant, un sage est un homme qui se comporte avec mesure, modération. Il agit avec calme, prudence, discernement. En toute chose, il montre une certaine maîtrise de soi. Il est sage avant tout par sa conduite.

Le philosophe est une espèce particulière de sage. Il poursuit le même but que le sage, une vie meilleure, plus sereine, mais il accorde une place importante à la réflexion rationnelle sur la vie bonne, les règles de vie, l’origine des malheurs humains.

Comme le rappelle Pierre Hadot, à l’origine de la philosophie, il y a d’abord un choix existentiel, le choix d’une manière de vivre qui nous paraît meilleure que les autres. Ce choix est à la fois le fruit de l’expérience personnelle et de la réflexion rationnelle. Les deux s’imbriquent de façon étroite. De sorte qu’on a pu dire que le philosophe est l’homme qui pense sa vie et vit sa pensée.

A l’époque de l’antiquité grecque, ce choix existentiel est le choix d’une école de philosophie, sorte de centre, de lieu où, sous l’impulsion de quelques « maîtres » se retrouvent les personnes attirées par un même genre de vie.

Différentes écoles philosophiques de l’antiquité : Platon et l’Académie, Aristote et le Lycée, Les stoïciens et le Portique, Epicure et le jardin, Les cyniques, les sceptiques.

Cf. texte de Pierre Hadot et les extraits d’Epicure et d’Epictète.

3ième moment : une exigence de vérité.

Question : de quoi êtes-vous absolument certain ? 

Nous connaissons tous la valeur de vérité très limitée des opinions humaines : elles ne sont le plus souvent que des croyances subjectives limitées, influencées par nos sentiments ou nos intérêts, acceptées sans examen préalable. (préjugés).

Or, vient un moment où un homme se lasse des opinions ou des querelles d’opinions et souhaite connaître le monde et l’existence humaine tels qu’ils sont en eux-mêmes. Par là, se manifeste une exigence de vérité, que l’on voit à l’oeuvre dans la démarche scientifique par ex. mais aussi dans celle de la justice.

Le philosophe a lui aussi cette exigence de vérité. Il est un ami du savoir (savoir est une autre traduction possible du terme grec sophia). Autrement dit, il n’est pas prêt à accepter n’importe quelle affirmation. Lui importe avant tout les raisons, la démarche qui conduisent à cette affirmation : sur quoi est-elle fondée ? Suivant quels raisonnements ? Pouvons-nous en être certains ?

Selon ce point de vue, un philosophe doit donc procéder à un examen complet et sérieux de toutes ces opinions, les soumettre au doute. C’est la conduite dont Descartes donne l’exemple dans son texte. Le doute est le premier pas du philosophe, l’attitude par laquelle commence toute réflexion de philosophie authentique. D’abord ne pas croire tout ce qui se dit, se méfier, se mettre à distance, interroger, chercher l’origine des opinions, voir leurs failles.

Descartes soumet l’ensemble de ses croyances à un doute systématique (rejeter même le vraisemblable) et radical (jusqu’à la racine, les croyances les plus originelles). Il va ainsi douter, par principe, de l’existence du monde réel, de celle de son corps, des vérités scientifiques (mathématiques). Après tout, ce monde-là n’est-il pas qu’un rêve ? Comment être sûr de son existence ?

Mais Descartes n’est pas un sceptique. Il prétend avoir trouvé une première vérité qui résistent au doute : c’est (en latin) le cogito ergo sum, je pense donc je suis. Cette première vérité n’est pas fondée sur l’autorité divine, ni sur la tradition religieuse ou philosophique. Le fondement de cette vérité est le sujet, la subjectivité, le moi. C’est en moi, i.e. en chaque homme, que se trouve la capacité de distinguer le vrai du faux, capacité que Descartes appelle la raison ou bon sens (à distinguer du sens ordinaire du mot).

Cf. texte de Descartes.

4ième moment : nuire à la bêtise.

Question : qu’est-ce que la bêtise ? En quoi se distingue-t-elle de l’ignorance ?

La bêtise n’est pas l’ignorance. L’ignorance est le manque de connaissance. On peut  par exemple ignorer la chimie ou la géographie. Cela ne fait pas de nous un individu bête. Il y a des ignorances tout à fait compréhensibles.

La bêtise est un manque d’intelligence i.e. de réflexion. Est bête un individu qui par distraction, paresse ou vanité ne fait pas l’effort de réfléchir ou même d’examiner le problème qui se pose à lui.

En réalité, la bêtise est le plus souvent associée à la certitude d’avoir déjà la solution. Aussi une personne bête a-t-elle le sentiment de penser quelque chose : elle pense avoir compris et se contente de cela, sans réfléchir davantage. Elle se répète sa propre réponse. Pire, elle affirme avec autorité qu’elle sait. Elle s’étale avec assurance, arrogance.

La bêtise pense mais toujours la même chose, elle ne se remet pas en cause. Ce qui lui fait défaut : l’esprit critique appliqué à soi-même, la prudence, et la modestie qui l’accompagne. Ce qui la nourrit : le plaisir vaniteux de se croire plus intelligent, la présence d’un public, les passions aussi : le désespoir, la colère peuvent rendre idiots. On peut même être bête et avoir raison, si la vérité que l’on affirme alors est dite d’une manière autoritaire qui cherche plutôt à se faire craindre qu’à faire réfléchir.

2 exemples de bêtise :

Peut-on éviter la bêtise ? Oui, mais difficilement. Plus un homme a appris, plus il a réfléchi et plus il se croit dispensé d’apprendre et de réfléchir de nouveau. L’accumulation des savoirs, des lectures, la pratique même répétée de la réflexion ne sont donc pas des garanties contre la bêtise.

Le meilleur adversaire de la bêtise est l’esprit critique, et pour commencer l’esprit critique appliqué à soi-même. Penser par soi-même, i.e faire un usage personnel de sa raison, demande donc que l’on pense d’abord contre soi-même, contre ses propres préjugés, contra sa propre tendance à la bêtise. Il ne s’agit pas bien sûr de dévaloriser sa réflexion, mais de s’appliquer à soi-même, à la façon d’une discipline de l’esprit, la réflexion critique que nous appliquons plus volontiers aux autres.

S’efforcer de penser par soi-même et donc contre sa propre bêtise, voilà ce que pourrait être une autre fonction de la philosophie.

cf.texte de Nietzsche.

A quoi reconnaît-on un philosophe ? Le plus souvent à son langage abstrait, la complexité exagérée de son propos. On le reconnaît aussi au choix d’une manière de vivre en conformité avec sa réflexion rationnelle. Il est encore un homme que l’exigence de vérité conduit à repousser comme douteuses la plupart des opinions. Il est enfin l’adversaire de la bêtise. Son esprit critique est toujours en éveil.

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