4. Entretiens d’Epictète : texte intégral de « la bonne pratique de la philosophie » (Livre III, chap.24)

< La bonne pratique de la philosophie >

Est-ce pour cela que tu as quitté ton pays ? Est-ce pour cela que tu as cherché à rencontrer quelqu’un qui pût t’être utile ? Utile à quoi ? A te familiariser davantage avec l’analyse des syllogismes ou l’examen des raisonnements hypothétiques ? C’est pour cette raison que tu as quitté frère, patrie, amis, proches, pour retourner ensuite chez toi avec ces connaissances-là ? Donc, si tu as quitté ton pays, ce n’est pas pour acquérir la fermeté ou l’absence de trouble, ce n’est pas pour devenir invulnérable et, comme tel, n’adresser à personne ni blâme ni reproche, ne subir de tort de personne, et sauvegarder ainsi tes relations avec autrui sans rencontrer d’obstacle ? La belle marchandise que tu as rapportée là : des syllogismes, des arguments instables, des raisonnements hypothétiques ! Si cela te fait plaisir, installe-toi au marché avec une enseigne, comme les vendeurs de médicaments. Ne devrais-tu pas plutôt nier savoir tout ce que tu as appris, pour ne pas exposer les théories philosophiques à l’accusation d’inutilité ? Quel mal t’a fait la philosophie ? Quel tort t’a fait Chrysippe pour que tu fournisses par tes actes la preuve de l’inutilité de ses efforts ? Ils ne te suffisaient pas, les maux qui t’accablaient là-bas, les multiples motifs d’affliction et de larmes que tu y avais sans avoir à quitter son pays, mais tu voulais en outre en accroître le nombre ? Et si tu noues d’autres relations et te fais d’autres amis, tu auras encore plus de motifs de te lamenter, tout comme si tu t’attaches à un autre pays. Pourquoi donc vis-tu ? Pour empiler les uns sur les autres les tracas qui te rendent malheureux ? Et ensuite tu viens de me dire que cela s’appelle de l’affection ? Quel genre d’affection, homme ? Si elle est un bien, il n’en résulte aucun mal; si elle est un mal, aucun rapport entre elle et moi. Je suis né pour les biens qui sont les miens, je ne suis pas né pour les maux.

Quel est l’exercice approprié à cette fin ? En premier lieu, l’exercice capital et le plus décisif, celui qui, pour ainsi dire, apparaît directement à l’entrée, consiste, quand on s’attache à quelque chose, à ne pas le faire comme s’il s’agissait d’un objet qu’on ne peut pas nous enlever, à considérer au contraire qu’il est du même genre qu’une marmite ou une coupe en verre : si on brise un tel objet, on n’en est pas troublé, parce qu’on se souvient de ce qu’il était. De même ici : si tu embrasses ton enfant, ton frère, ton ami, ne t’abandonne pas sans retenue à ton imagination, ne laisse pas tes effusions se donner libre cours, mais retiens-les , empêche-les, comme font ceux qui se tiennent derrière les triomphateurs et leur rappellent qu’ils sont des hommes (1). Rappelle toi pareillement que tu aimes un être mortel, que tu aimes quelque chose qui ne fait pas partie de ce qui est à toi; cela t’a été donné pour le moment présent, non comme si on ne pouvait pas te l’enlever, ni donné pour toujours, mais comme une figue, comme une grappe de raisin, à une saison déterminée de l’année : si tu en as envie en hiver, tu es stupide. Ainsi regretter ton fils ou ton ami en un temps où ils ne te sont pas donnés, sache que c’est avoir envie d’une figue en hiver. Car ce qu’est l’hiver pour la figue, chaque circonstance résultant de l’état de l’univers l’est pour les objets que cette circonstance nous enlève. Donc, dans le moment même où tu jouis de quelque chose, propose-toi les représentations opposées. Quel mal y a-t-il, quand tu embrasses ton enfant, à murmurer pour toi-même : « Demain tu mourras », et de même à ton ami : « Demain toi ou moi nous nous expatrierons et nous ne  nous verrons plus » ? – Mais ce sont là des paroles de mauvais augure ! – Soit, certaines incantations le sont aussi; néanmoins parce qu’elles sont utiles, je n’y prête pas attention : pourvu seulement qu’elles soient utiles ! Mais toi, appelles-tu « de mauvais augure » d’autres mots que ceux qui signifient un mal ? Lâcheté est un terme de mauvais augure, bassesse en est un autre, ainsi que affliction, peine, impudence; voilà des mots de mauvais augure. Et pourtant il ne faut pas hésiter à les prononcer pour nous préserver des choses qu’ils désignent. Mais tu me dis qu’un terme qui signifie une réalité naturelle est de mauvais augure ? Dans ce cas, dis aussi que la moisson des épis est de mauvais augure, car elle signifie la destruction des épis – mais non celle du monde. Dis encore que sont de mauvais augure la chute des feuilles, le remplacement des figues sèches, celui des raisins mûrs par les raisins secs. En fait, toutes ces choses sont des transformations d’états antérieurs en des états différents; il n’y a pas là destruction, mais ordonnance et administration réglées. Voilà ce que c’est de quitter son pays, une petite transformation; voilà ce qu’est la mort, une transformation plus importante, qui va de l’état actuel non pas vers ce qui n’est pas, mais vers ce qui actuellement n’est pas. – Je ne serai donc plus ? – Tu ne seras plus, mais autre chose sera, une chose dont le monde a besoin désormais. Tu n’es pas né, en effet, quand tu l’as voulu, mais quand le monde a eu besoin de toi. »

Epictète, Entretiens (III, chap.24), trad. R.Muller, éd. Vrin.

Note : 1. allusion à la cérémonie du triomphe, à Rome, en l’honneur des généraux vainqueurs.

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