texte de Quine : « la science ne remplace pas le sens commun, elle le prolonge »

« Nous ne pouvons pas, sous peine d’absurdité, remettre en question la réalité du monde extérieur, ni nier que nos sens témoignent en faveur de l’existence des objets extérieurs. Autrement, nous séparerions les termes « réalité » et « preuve » précisément des applications, grâce auxquelles nous les comprenons le mieux – si tant est que nous les comprenions.

Nous absorbons une philosophie naturelle archaïque avec le lait de notre mère. Avec le temps, en nous tenant au courant de la littérature et en faisant quelques observations supplémentaires nous-mêmes, nous avons une vision plus claire des choses. Mais c’est un processus de croissance et de changement graduel : nous ne rompons pas brutalement avec le passé, nous ne créons pas non plus des notions de preuve et de réalité d’une espèce radicalement différente des notions vagues qui guident les enfants et les profanes. La science ne remplace pas le sens commun, Elle le prolonge. La quête du savoir n’est en fait qu’un effort pour élargir et approfondir la connaissance des choses de tous les jours donc n’est nullement privé l’homme de la rue. Désavouer le noyau du sens commun, faire la fine bouche devant ce que le physicien et l’homme de la rue admettent sans faire d’histoires, ne témoigne pas d’un perfectionnisme digne d’admiration, mais plutôt d’une confusion pompeuse entre le bébé et l’eau du bain.

Acceptons donc la réalité physique innocemment comme l’homme de la rue, ou avec plus ou moins de subtilité en adoptant telle ou telle théorie scientifique. Ce faisant, nous assumons le rôle de dépositaires et de messager du savoir dont l’évolution s’étale sur des millénaires. Puis, développant le détail de notre théorie courante de la réalité physique, nous tirons des conclusions, notamment sur le compte de notre être physique, et sur nous-mêmes, en tant que porteurs de savoir. Une de ces conclusions, c’est que ce savoir que nous continuons à tisser a été induit en nous par l’irritation de nos surfaces et pas autrement. Voila un petit article de savoir sur le savoir. Si on sait comment l’interpréter, il ne contredit pas le savoir dont il parle. Au contraire, Notre hypothèse d’un monde physique, initialement formulée avec naïveté, se trouve pragmatiquement confirmée par tout ce qui, grâce à elle, rentre dans une doctrine cohérente de la formation du savoir d’autres phénomènes naturels. »

Wwo. Quine, Le domaine et le langage de la science (1955), in, De Vienne à Cambridge, trad. Pierre Jacob, Gallimard, 1980, p.202

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