texte de W.James : « La vérité vit à crédit, la plupart du temps ».

« Prenons, par exemple, cet objet, là-bas, sur le mur. Pour vous et pour moi, c’est une horloge et pourtant aucun de nous n’a vu le mécanisme caché qui fait que c’est bien une horloge. Nous acceptons cette idée comme vraie, sans rien faire pour la vérifier. Si la vérité est essentiellement un processus de vérification, ne devrions-nous pas regarder comme nées avant terme des vérités non vérifiées comme celle-ci ? Non, car elles forment l’écrasante majorité des vérités qui nous font vivre. Tout « passe », tout compte également, en fait de vérification, qu’elle soit directe ou qu’elle ne soit qu’indirecte. Que le témoignage des circonstances soit suffisant, et nous marchons sans avoir besoin du témoignage de nos yeux. Quoique n’ayant jamais vu le Japon, nous admettons tous qu’il existe, parce que cela nous réussit d’y croire, tout ce que nous savons se mettant d’accord avec cette croyance, sans que rien se jette à la traverse ; de même, nous admettons que l’objet en question est une horloge. Nous nous en servons comme d’une horloge, puisque nous réglons sur lui la durée de cette Leçon. Dire que notre croyance est vérifiée, c’est dire, ici, qu’elle ne nous conduit à aucune déception, à rien qui nous donne un démenti. Que l’existence des rouages, des poids et du pendule soit vérifiable, c’est comme si elle était vérifiée. Pour un cas où le processus de la vérité va jusqu’au bout, il y en a un million dans notre vie où ce processus ne fonctionne qu’ainsi, à l’état naissant. Il nous oriente vers ce qui serait une vérification ; nous mène dans ce qui est l’entourage de l’objet ; alors, si tout concorde parfaitement, nous sommes tellement certains de pouvoir vérifier, que nous nous en dispensons ; et les événements, d’ordinaire, nous donnent complètement raison.

En fait, la vérité vit à crédit, la plupart du temps. Nos pensées et nos croyances « passent » comme monnaie ayant cours, tant que rien ne les fait refuser, exactement comme les billets de banque tant que personne ne les refuse. Mais tout ceci sous-entend des vérifications, expressément faites quelque part, des confrontations directes avec les faits – sans quoi tout notre édifice de vérités s’écroule, comme s’écroulerait un système financier à la base duquel manquerait toute réserve métallique. »

William James, Le Pragmatisme,1907, traduction de E. Le Brun, Flammarion, p. 147-148.

 

« Take, for instance, yonder object on the wall. You and I consider it to be a ‘clock,’ altho no one of us has seen the hidden works that make it one. We let our notion pass for true without attempting to verify. If truths mean verification-process essentially, ought we then to call such unverified truths as this abortive? No, for they form the overwhelmingly large number of the truths we live by. Indirect as well as direct verifications pass muster. Where circumstantial evidence is sufficient, we can go without eye-witnessing. Just as we here assume Japan to exist without ever having been there, because it works to do so, everything we know conspiring with the belief, and nothing interfering, so we assume that thing to be a clock. We use it as a clock, regulating the length of our lecture by it. The verification of the assumption here means its leading to no frustration or contradiction. Verifiability of wheels and weights and pendulum is as good as verification. For one truth-process completed there are a million in our lives that function in this state of nascency. They turn us towards direct verification; lead us into the surroundings of the objects they envisage; and then, if everything runs on harmoniously, we are so sure that verification is possible that we omit it, and are usually justified by all that happens.

Truth lives, in fact, for the most part on a credit system. Our thoughts and beliefs ‘pass,’ so long as nothing challenges them, just as bank-notes pass so long as nobody refuses them. But this all points to direct face-to-face verifications somewhere, without which the fabric of truth collapses like a financial system with no cash-basis whatever. »

William James, Pragmatism: A new name for some old ways of thinking, 1907, Lecture VI, New York: Longman Green and Co, pp. 80-81, in Pragmatism and The meaning of truth, Harvard University Press, 2000, pp. 99-100.

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